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SECTION I
(Descriptif de l'effort.)
Pour revenir au titre et à
la table des matières, CLIQUER ICI
I - PORTIQUE
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Il est, au seuil de l'humain, comme un
portique sacré : deux colonnes le construisent,
qui
sont la volonté et la liberté.
Mais, prises séparément, elles sont
assez
vacillantes.
C'est qu'il leur faut résister à
l'assaut de
nombreux ennemis, qui, entre autres, ont pour nom,
passion, nécessité, hasard ; quoique agissant
en
ordre dispersé, se gênant mutuellement parfois,
ils
n'en sont pas moins redoutables à force de
persévérance. Par de violents coups de
boutoir, ils
ébranlent les colonnes de notre portique.
Aussi, pour tenir droites, doivent-elles
rester unies, être solidement reliées ensemble
- au
point que certains pensent que l'une et l'autre ne
sont qu'une seule et même chose : "Il n'y a
néanmoins personne qui, se regardant seulement
soi-même, ne ressente et n'expérimente que
la
volonté et la liberté ne sont qu'une même
chose, ou
plutôt qu'il n'y a point de différence entre
ce qui
est volontaire et ce qui est libre" (7).
* * *
Liberté et volonté entretiennent des
rapports
qu'on pourrait dire de nécessité, parce
que chacune
voit sa cohérence se rompre dès qu'elle
est séparée
de l'autre.
Ainsi de la liberté.
On sait ce qu'est un animal libre : il suffit
de lire la fable du Chien et du Loup ; et
l'histoire nous enseigne aisément sur ce qui sépare
les hommes libres des peuples asservis. Mais prise
absolument, la liberté est une notion tremblotante.
Par exemple, elle est menacée par la liberté
d'indifférence, "ce plus bas degré de la
liberté"
(8), ou encore par le type de liberté "qu'a le
tournebroche de toujours tourner dans le même sens"
(9).
La volonté connaît, elle aussi, ses
oscillations.
Pour les uns la volonté ne se définira
que
comme "désir rationnel du bien" (10) et, de ce
fait, évanescente, tombe sous la coupe de
l'intellect.
Pour d'autres, des réalistes, elle pourrait
n'être que l'incarnation, l'individuation d'une
Volonté immanente à l'univers, inhérente
à l'être,
et dont il nous faut d'ailleurs nous délivrer
si
l'on veut accéder, sinon au bonheur, du moins
à la
quiétude, ou au salut - à moins qu'elle
ne soit
cette Volonté de Puissance, elle aussi secret
ultime de l'être, qu'il nous faut au contraire
accomplir afin de réaliser notre destin.
* * *
Donc liberté et volonté doivent se
consolider
l'une l'autre, et pour ce faire, être reliées
par
quelque attache.
En ce cas, l'effort est peut-être ce lien
qui
relie solidement ces deux notions, et leur assure
leur propre cohérence interne, toujours menacée.
Il
semble qu'il réunisse les deux colonnes de notre
portique à la manière d'une poutre transversale
(une architrave) reposant sur les chapiteaux d'une
colonnade. Grâce à l'effort qui les maintient
en
étroite compagnie l'une de l'autre, il nous
apparaît que liberté et volonté se
consolident
mutuellement, chacune retenant l'autre, l'empêchant
de trop pencher d'un côté ou de l'autre,
de
divaguer pour son propre compte. L'effort serait
alors le garant de leur union au sein de la
personne humaine.
L'effort, par son poids, assure stabilité
à
l'ensemble.
* * *
Non qu'il ne soit de volonté sans effort.
Toute volonté ne contient pas l'effort. Il est
la
volonté de faire ce qui nous plaît - et
rien
d'autre. Il est la volonté de ne rien faire. Et
il
est des volontés qui ne sont telles que parce
que
"tel est notre bon plaisir" selon la royale
formule.
Mais d'une volonté qui s'accomplit avec
effort, nous sommes assez approchés de penser
qu'elle est libre, ce qui n'est point assuré des
autres. L'on peut dire de l'effort qu'il marque
notre volonté du précieux coin de la liberté.
De même, toute liberté ne contient
pas
l'effort. La liberté qu'a la pierre de poursuivre
sa chute tant qu'aucun obstacle ne la retient ni ne
l'arrête est l'exemple d'une liberté sans
effort,
gouvernée par le principe d'inertie. Mais aussi,
cette fondamentale liberté "d'aller et de venir"
ne
comporte pas en elle-même la notion d'effort. Pas
plus les grandes libertés républicaines
: liberté
de conscience, de religion, d'association, de
presse...etc.
D'autant qu'il est de fait que toutes ces
libertés, dès que nous en usons, sont menacées
de
l'intérieur : aucune n'est assurée d'être
née de
notre spontanéité. A propos de chacune,
un démon
intérieur pourra nous sussurrer à l'oreille
:
"es-tu bien certain d'avoir librement fait ce que
tu fais?". (Et ce démon aura beau jeu d'ébranler
à
coup d'arguments appelés idéologie ou inconscient
la confiante sécurité que nous croyions
avoir en
notre liberté d'action.)
Cette fois encore, l'effort sauvera notre
concept. Car l'effort que nous aura coûté
notre
action, s'il n'est pas l'absolu garant de notre
liberté (nul jusqu'à ce jour n'a jamais
pu nous
assurer que nous étions libres), du moins
contribuera-t-il à la différencier du simple
caprice, de la passion, voire du mimétisme ou
de
l'instinct.
* * *
C'est dire que si l'effort n'est pas
constitutif de nos deux concepts, il entretient
d'étroits rapports avec chacun.
On pourra dire de l'effort qu'il est cela qui
permet de penser qu'il y a peut-être quelque chose
de réel à quoi s'appliquent nos concepts
de liberté
et de volonté.
C'est que l'effort offre à notre connaissance
la solidité du réel, du vécu - parce
qu'il
s'enracine dans notre corps. L'effort est un
sentiment et non une faculté... ces facultés
de
l'âme au sujet desquels on a toujours pu disputer
de la diversité ou de la localisation. On peut
toujours prétendre que la volonté soit
un
faux-problème, et que la liberté soit
indémontrable. L'effort, lui, parce qu'il est
de
tous les jours, et qu'il s'enracine dans notre
chair, s'impose à notre connaissance. Non pas
que
l'effort contienne en lui l'explication de notre
liberté et de notre volonté, mais il est
une pièce
maîtresse à leur dévoilement.
Il mérite donc pleinement toute l'attention
du
philosophe.
Dès lors, grâce à une réflexion
sur l'effort,
nous serons moins tentés par le charme de certaines
formules négatrices qui s'en prennent à
la volonté
ou à la liberté, par exemple celles qui
estiment
que notre volonté serait une "toupie de bois",
selon le mot de Hobbes, parce que la volonté ne
serait que "l'appétit qui intervient le dernier
au
cours de la délibération" (11) ou bien,
selon
d'autres, un "concept artificiel qui ne correspond
à rien de réel" (12), ou encore "la plus
maudite
falsification inventée à ce jour en psychologie...
essentiellement dans le but de punir" (13).
- II -
TABLE DES EFFORTS
___________________________
Mais qu'est-ce que l'effort?
Puisque bien des incompréhensions résultent
d'un manque d'accord préalable sur le sens à
accorder aux mots (14), ce doit être un préalable
indispensable que de définir l'effort, ou du moins
d'en délimiter le sens.
Parce qu'il se situe entre l'action et la
volonté, parce qu'il est aussi, nous aurons à
y
revenir, comme le rival du désir, l'effort risque
à
tout instant de se laisser absorber par ce
voisinage.
Pour éviter ce risque, tentons une démarche
empiriste de type baconienne : faisons comme un
inventaire des différents types d'efforts que
nous
expérimentons en la nature humaine (en nous-mêmes
et chez les autres) afin d'en dresser une table
(15). L'on sait que les Idéologues du XVIIIe
siècle, dont Maine de Biran commença par
être
l'héritier, se réclamaient eux aussi de
l'empirisme
baconien.
Afin de mettre de l'ordre dans nos
observations, il nous a semblé utile de les ranger
selon un certain nombre de catégories, à
savoir :
le temps, la substance, les êtres, la finalité.
Mais ceci ne prétend aucunement être
un ordonnancement logique des efforts, duquel il
serait ultérieurement permis de tirer quelque
conclusion que ce soit. Il s'agit juste d'un
recensement de notre "chasse de Pan" (16).
* * *
- Table des efforts -
--------------------
A - L'effort selon
la durée.
----------------------------
a) Commencer une action (un geste, une
réflexion, un travail) est l'effort par excellence
: il faut "s'y mettre", tant il est vrai que c'est
le passage d'une activité à une autre,
ou du repos
à l'action, qui apparaît souvent comme le
plus dur.
Il est d'expérience commune qu'une fois engagée
une
activité, celle-ci peut se poursuivre ensuite
longtemps d'elle-même, "sans effort". Bref, le
changement d'état est le premier type d'effort.
b) Mais persévérer dans une même
action
requiert aussi, bien souvent, un effort.
A l'inverse de ce qui se passe en physique, où
seule la mise en mouvement, "l'accélération",
requiert une dépense d'énergie, alors que
le
mouvement continu uniforme répond au seul principe
d'inertie, l'activité humaine a généralement
besoin, dès qu'elle se prolonge, d'être
soutenue
(il est vrai que le principe d'inertie en physique
n'est qu'illusoire, puisque des forces de
frottement ralentissent toujours le mouvement).
L'effort est nécessaire non seulement à
la mise en
train d'une entreprise, mais aussi bien souvent à
sa perpétuation. Certes, nous l'écrivions
à
l'instant d'avant, une activité peut se poursuivre
d'elle-même spontanément, mais ce n'est
pas une
généralité, et, dans bien des cas,
il faudra au
contraire faire des efforts. Continuer une action
entreprise alors que gagne la lassitude, que sa
finalité tend à nous échapper, que
l'espoir
d'aboutir disparaît et que la réussite ne
vient pas
sanctionner le travail déjà accompli, voilà
qui
nécessite un réel effort. La persévérance
est un
effort en soi qui se dispense d'un autre sentiment.
C'est ce à quoi nous renvoie la parole fameuse
attibuée à Guillaume d'Orange, "il n'est
pas
nécessaire d'espérer pour entreprendre,
ni de de
réussir pour persévérer..."
c) Enfin, arrêter une activité pour
passer à
une autre tâche, quand bien même celle-ci
ne
nécessite intrinséquement aucun effort
pour être
accomplie, alors que nous sommes dans le feu de
l'action, voilà qui est aussi effort : par exemple,
interrompre un travail pour prendre son repas.
Mais cela peut sans doute se rattacher au
premier type d'effort, l'effort de commencement.
Commencer ou arrêter une action, lorsque cela
réclame un effort, c'est dans les deux cas d'un
effort de changement, c'est à dire de mouvement,
qu'il s'agit, que nous opposerons à l'effort de
continuité.
B - L'effort selon
sa nature.
-----------------------------
Nous voulons par là différencier l'effort
selon qu'il s'agit d'un effort du corps ou d'un
effort de l'esprit.
Nous aurions aussi bien pu, ainsi que nous
l'annoncions, intituler ce paragraphe : "effort
selon la substance", faisant référence
à la
division cartésienne entre substance étendue
et
substance pensante. Mais, concernant l'effort, cela
risque d'être assez mal venu, puisque précisément
Maine de Biran a insisté sur les errances d'une
telle distinction, tout particulièrement concernant
l'effort. La division cartésienne rend l'effort
particulièrement incompréhensible. Pour
Maine de
Biran, c'est même elle qui crée le problème
de
l'effort (17). Néanmoins, même si l'effort
est un
tout, englobant corps et esprit, il semble assez
légitime, dans une perspective encore purement
descriptive, "phénoménologique", de distinguer
les
efforts qui semblent intéresser surtout le corps
de
ceux où prédomine l'activité de
l'esprit.
a) Les efforts du corps.
-----------------------
Ils sont ceux auxquels l'on pense en premier.
L'effort corporel est l'effort type, celui à
l'aide duquel il est ensuite possible de décrire
d'autres modes de l'effort.
Toute une subdivision pourrait être faite,
qui
ressortirait au vocabulaire physiologique ou
sportif. Il y aurait lieu de distinguer entre les
efforts musculaires proprement dits, ceux où le
muscle doit se dépenser, développer toute
sa
puissance, et les efforts de résistance de
l'organisme à la fatigue, à l'épuisement,
à la
douleur. Les premiers pourraient être appelés
des
efforts corporels "actifs", et les seconds des
efforts corporels "passifs" (à condition que ces
dénominations n'interférent pas avec la
distinction
que Maine de Biran fait entre les mêmes mots, qui
est tout autre). Mais cette subdivision intéressera
plus le physiologiste que le philosophe ou le
psychologue.
b) Les efforts de l'esprit.
---------------------------
Selon les catégories du temps, l'on
distinguera l'effort de mémoire (qui porte sur
le
passé), l'effort de réflexion (qui se situe
dans le
présent) et l'effort d'imagination, dit aussi
d'invention, (tourné vers le futur, dans le sens
où
l'imagination anticipe, puisqu'elle donne
consistance à quelque chose qui n'a pas encore
été)
(18).
Ces différents types d'efforts sont tous,
peu
ou prou, des efforts de concentration ou, autrement
dit, des efforts de l'attention (19).
c) Mais, même en se cantonnant à une
énumération purement descriptive, il apparaît
à la
réflexion que cette subdivision entre effort du
corps et effort de l'esprit bute sur certains
genres d'efforts qui ressortissent à l'une et
à
l'autre catégorie : c'est par excellence le cas
des
efforts de perception sensorielle. Ici l'effort du
corps, qui mobilise, oriente, prépare
convenablement l'organe sensoriel, s'unit à
l'effort de l'esprit qui concentre sa faculté
d'attention sur l'organe en question. C'est très
net pour le tact, qui n'existe que par une intime
union entre d'une part la force et le mouvement de
la main, d'autre part l'attention de l'esprit aux
sensations qui lui parviennent, provenant des
divers récepteurs sensoriels : pression, tension,
chaleur...etc. Pour découvrir un objet il faut
le
mouvoir, donc produire un effort.
"En vertu de leur mobilité, les doigts se
replient, s'ajustent sur le solide, l'embrassent
dans plusieurs points à la fois, parcourent
successivement chacune de ses faces, glissent avec
légèreté sur les arêtes, et
suivent leur
direction." (20).
C'est net aussi pour la vue, puisque l'oeil
contient de nombreux muscles qui servent soit à
l'orienter, soit à en régler les paramètres
optiques nécessaires à une bonne réfraction
des
rayons lumineux qui lui parviennent. La vue a sa
propre mobilité, en sus de son étroite
association
avec le tact. Car "c'est par une action proprement
musculaire, et avec un effort très perceptible,
sans doute dans l'origine, que l'oeil se fixe, se
dirige, s'ouvre plus ou moins, raccourcit ou
allonge son diamètre pour faire converger les
rayons au point convenable, tempérer leur vivacité
ou suppléer à leur faiblesse..." (21).
Mais la réunion d'un effort du corps et
d'un
effort de l'esprit s'observe aussi dans le
fonctionnement des autres organes des sens, l'ouïe,
le goût et même l'odorat.
Peut-être cela devient-il là moins
aisé à
mettre en évidence, encore que, remarque Maine
de
Biran, "un organe peu mobile, qui, s'il était
isolé, ne comporterait que des impressions plus
ou
moins passives et confuses, peut acquérir
l'activité qui lui manque par son association
ou sa
correspondance avec un organe supérieur en
mobilité" (22).
Pour bien entendre, il faut écouter, c'est
à
dire agir sur les muscles qui règlent la tension
de
la membranne du tympan pour l'adapter aux
fréquences sonores. De plus, dans le cas de la
parole, Maine de Biran note l'imperceptible echo
que provoque en nous la parole humaine entendue,
puisque nous la répercutons mentalement à
nos
cordes vocales : "car si nous parlons, parce que
nous entendons, il est vrai de dire que nous
n'entendons bien qu'autant que nous parlons" (23).
L'association de la voix à l'ouïe est analogue
à
l'étroite association qui unit la vue au tact.
Et il n'est pas jusqu'aux deux derniers sens
où l'on ne puisse montrer leur intime association
au mouvement volontaire, donc à l'effort. Au goût
est associé "l'effort, qui a lieu dans la
mastication ou la pression des lèvres, des dents,
du palais contre les corps solides" (24) et
l'odorat, quoique le plus primitif de nos sens,
"celui qui tient, parmi nos sens externes, le même
rang que le polype ou l'huître, dans l'échelle
de
l'animalité" (25) est associé "au mouvement
de la
respiration" (26). Il est vrai que dans ces deux
derniers sens la part de l'activité est très
réduite comparée à la sensibilité
passive - et sans
doute n'est-ce pas un hasard si la physiologie nous
montre que ce sont là deux sens qui sont très
atrophiés chez l'homme alors qu'ils ont
généralement une place prépondérante
dans le reste
du règne animal : parce qu'ils sont assez peu
dépendants de l'effort, le goût et l'odorat
n'ont
pas participé aux prodigieux développements
du
système nerveux humain ; ils sont un peu restés
en
route sur le parcours de la "complexification" de
la noosphère, pour reprendre une expression
teilhardienne. Chez l'homme s'est développé
prioritairement ce qui était en étroite
corrélation
avec l'effort : ce qui serait une preuve
supplémentaire de la justesse de l'idée
biranienne.
Ce serait bien l'effort qui explique l'homme, qui
le définit. C'est donc en réfléchissant
sur
l'effort qu'on pourra tenter d'atteindre l'essence
de l'être humain, bien plus que par des
spéculations sur la substance pensante.
A ces exemples, tous cités et analysés
par
Maine de Biran dans son Mémoire sur l'influence
de
l'habitude, l'on pourrait ajouter l'exemple de
l'équilibre, lequel lui aussi, lorsqu'il s'agit
de
"conserver l'équilibre" participe à la
fois de
l'effort corporel et de l'effort de l'esprit, l'un
et l'autre interréagissant, tel un servomécanisme.
(Il est vrai que le sens de l'équilibre est
anatomiquement lié à celui de l'audition,
puisque
son organe sensoriel est logé dans l'oreille
interne).
C) - L'effort selon
les êtres.
-------------------------
L'effort est-il propre à l'homme, ou bien
pouvons-nous dire des animaux, des plantes, bref
des autres règnes de l'univers qu'ils font des
efforts? Plus délicate encore, la question de
savoir si Dieu connaît l'effort, et quel Dieu en
ce
cas?
a) L'effort dans la nature.
--------------------------
A la différence de Maine de Biran, il nous
semble difficile de nier que les animaux fassent
eux aussi des efforts : l'antilope fait un suprême
effort pour échapper au fauve qui la poursuit
; le
nuisible pris au piège fait des efforts désespérés
pour s'en libérer ; le cheval de labour, dans
le
temps jadis, faisait un vigoureux effort pour
dégager le charroi embourbé, il donnait
dit-on un
"coup de collier", terme qui est passé dans le
langage courant pour s'appliquer à l'homme - ce
qui
tendrait à prouver que l'effort de l'animal est
bien une réalité . Ainsi apparaît-il
difficile de
nier l'authenticité de l'effort animal, à
moins
d'ôter arbitrairement à l'effort de sa
signification.
Mais on dira plus difficilement de l'arbre
qu'il fait des efforts pour enfoncer ses racines
dans le sol ingrat, ou pour résister au vent.
C'est
que dans ces deux derniers cas, il semble davantage
s'agir d'une personnification de la nature que
d'une réelle attribution de la notion d'effort
au
règne végétal - sauf à adopter
une attitude
spirituelle qui s'apparenterait à une forme de
panspiritualisme, sauf encore à s'inspirer d'un
Schopenhauer.
Enfin, ce n'est que par métaphore qu'on
parlera des efforts du torrent pour creuser le sol
de la montagne.
La question est posée avec clarté
dans le
vocabulaire de Lalande : "L'effort appartient
essentiellement à l'être conscient ; on
ne peut
appliquer ce mot que par métaphore à la
pression
d'un gaz dans un récipient dont le volume diminue,
ou même aux "efforts de la tempête". On peut
toutefois se demander de quels êtres conscients
il
s'agit; si celui-ci est pris dans un sens trop
restrictif, l'animal sera alors exclu de la notion
d'effort, ce qui, nous l'avons vu, nous semble
difcilement compatible avec la notion sincère
que
l'on peut se faire de l'effort" (27).
b) L'effort de Dieu.
--------------------
Dieu connaît-il l'effort? et cet effort est-il
le même selon que sa création est conçue
ou non
comme continuée? On sait que pour Sénèque,
le sage
est supérieur à Dieu, parce qu'il n'est
pas
naturellement parfait, mais qu'il n'atteint le bien
que par l'effort, à l'inverse de Dieu, qui n'a
aucun mérite à être parfait, car
il ne peut pas ne
pas l'être, la perfection résidant dans
sa nature.
"Le bien de Dieu c'est la nature qui le réalise
;
celui de l'homme, c'est l'effort" (28).
Une interrogation sur l'effort de Dieu aurait
cet intérêt qu'elle permettrait peut-être,
par
réciprocité, de définir de quel
Dieu l'on parle.
L'effort inclut la notion de but, de
perfectibilité et d'obstacle. Dieu n'étant
pas
perfectible, ne devrait pas être concerné
par
l'effort. Le Dieu chrétien, qui s'est présenté
comme "je suis celui qui suis" ne devrait pas
connaître l'effort.
Sauf à envisager une vision hégélienne
de
Dieu, d'un Dieu se réalisant dans l'Histoire?
D) Selon la finalité.
--------------------
Quoique l'effort lui-même soit indépendant
de
la valeur de l'action à laquelle il contribue
(l'effort ne "créee" pas les valeurs) il peut
être
intéressant, toujours dans un but de recensement,
de distinguer les efforts selon les finalités
auxquels ils s'appliquent.
Schématiquement, l'on peut distinguer entre
les efforts dont la finalité est le moi, c'est
à
dire le sujet de l'effort (finalité interne),
et
les efforts qui ont pour finalité autre chose
ou un
autre être que que le sujet (finalité externe)
:
les autres humains, le monde animal ou organique,
ou bien encore cet être qu'on nomme Dieu.
a) Effort à finalité
interne.
-----------------------------
Dans cette première catégorie, celle
des
efforts dont la finalité est le sujet, se rangent
les efforts que nous pourrions appeler
"hygiéniques", ou encore "ascétiques" ;
de tels
efforts visent à nous améliorer, autant
corporellement que moralement, l'un et l'autre
pouvant être corrélés.
Ce seront les efforts de continence vis à
vis
des plaisirs de l'existence : alimentation,
boisson, tabac, drogues, sexualité.
Ce seront les efforts de soin et de maîtrise
de son corps. Cela va de la plus élémentaire
propreté jusqu'à des exercices physiques
complexes
ayant pour but de perfectionner son organisme,
depuis le populaire "jogging", pratique le plus
souvent purement hédoniste, jusqu'au sophistiqué
"yoga", qui vise l'âme autant que le corps.
Ce sont aussi tous les efforts
d'apprentissage, de perfectionnement, de
développement de ses capacités : maîtrise
d'un
métier, d'une langue, d'un loisir...
Bref, énumérer ces efforts deviendrait
vite
fastidieux. Pour les résumer, de tous l'on pourrait
leur appliquer, en le détournant de son sens
premier, le célèbre "ne cesse de sculpter
ta propre
statue" de Plotin (29).
b) Effort à finalité externe.
-----------------------------
Et puis, il est des efforts dont la finalité
est le monde qui nous entoure. Ces efforts peuvent
être qualifiés d'altruistes, de sociaux,
de
politiques, selon...
Dans cette catégorie d'efforts nous rangeons
les efforts qui visent à améliorer nos
rapports
avec autrui : efforts sociaux ou "de convivialité".
Politesse, amabilité, charité ou générosité,
discrétion... voici autant de domaines où
il peut
être nécessaire de devoir faire des efforts
afin de
maintenir sa place au sein du groupe.
Plus généralement, afin que soit
assurée au
groupe social sa cohérence, un certain nombre
d'efforts sont requis de chacun : effort de
justice, d'honnêteté, de courage... etc
; ce sont
de tels efforts qu'on pourrait nommer "politiques".
Mais on sait combien la frontière peut
apparaître mince qui sépare de tels efforts,
"altruistes", des efforts énumérés
juste avant, qui
ont le sujet pour but, et que nous pourrions de ce
fait nommer égoïstes. Ainsi, des qualités
telles
que le courage ou l'amabilité, utiles à
la vie
sociale, sont tout autant des qualités inhérentes
au sujet lui-même. Nous rejoignons la question
posée par les morales utilitaristes de savoir
si
l'altruisme n'est qu'un égoïsme bien conçu...
Le monde qui nous entoure n'est pas uniquement
composé d'humains. Aussi est-ce ici le lieu de
citer un certain nombre d'efforts moraux qui visent
autre chose que l'homme, par exemple le respect et
la sauvegarde du monde animal et de la nature en
général, une notion qui prend de nos jours
un tour
très aigu.
De même la religion comporte-t-elle aussi
ses
efforts, non seulement d'ascèse, non seulement
de
charité, auxquels cas nous serions ramenés
aux
paragraphes précédents, mais aussi dans
sa pratique
essentielle qu'est la prière.
"La prière est une nécessité
intérieure, grâce
et accomplissement ; mais elle est aussi un devoir
qui exige de la peine et un effort sur soi-même"
(30).
Plus fondamentalement encore, la foi elle-même
peut être conçue comme un effort - voire
comme le
suprême effort. Non seulement peut-être faut-il
faire un effort pour croire, mais il se pourrait
que la foi ne soit qu'effort, puisqu'elle est
au-delà de toute certitude, qu'elle ne s'exerce
que
dans l'incertitude.
Un tel effort fut celui d'un Kierkegaard, qui
écrit : "L'existant maintiendra de toute l'énergie
de son intériorité passionnée l'incertitude
objective afin que la croyance soit. (31).
Mais cela, à condition que la foi prenne
une
forme tragique, qui l'éloigne d'une tranquille
religion conformiste : "La vérité mathématique
est
certaine, mais c'est pour cela qu'elle est
indifférente. La vérité qu'enseignent
les prêtres
prétend être revêtue du cachet de
la certitude. Que
ceux qui préfèrent la certitude restent
avec les
prêtres" (32).
Ainsi Kierkegaard fut lui aussi un philosophe
de l'effort, nous aurons à nous en souvenir. Il
serait intéressant de le rapprocher de Maine de
Biran, puisque certains, tels E. Mounier, ont vu en
Maine de Biran un pré-existentialiste. Mais si
Maine de Biran cherchait dans l'effort comme une
quiétude, afin d'échapper à une
sensibilité
tyrannique, ce n'est pas le cas du penseur
subjectif selon Kierkegaard, vivant dans une
permanente dialectique :
"Le penseur existant subjectif est, dans son
rapport existentiel avec la vérité, aussi
négatif
que positif ; il a autant de comique qu'il a
essentiellement de pathétique et il est constamment
en devenir, c'est à dire dans la pratique de
l'effort" (33).
Si bien que nous aurons à nous demander,
avec
Kierkegaard dans quelle mesure la vie ne
serait-elle pas un "effort permanent" :
"L'existence même, le fait d'exister, est effort,
et elle est également pathétique et comique
:
pathétique, parce que l'effort est infini, c'est
à
dire dirigé vers l'infini et donnant à
l'infini, ce
qui est du suprême pathétique ; comique
parce que
cet effort est une contradiction" (34).
* * *
D'autres distinctions sont-elles possibles?
Par exemple, y aurait-il lieu de distinguer
les efforts selon leur qualité : efforts positifs
et efforts négatifs?
Seraient appelés négatifs, par opposition
à
tous les autres, des efforts qui visent à modifier
une manière d'agir, un habitus, dans le sens d'une
diminution : par exemple s'arrêter de fumer, de
boire, par exemple adoucir son caractère, polir
des
manières trop brusques, voire faire l'effort...
de
se reposer, chez des natures hyperactives, dont
l'organisme souffrirait de cet excès d'activité.
En fait, ce qui semble là se dessiner, c'est
l'opposition entre effort et habitude : les efforts
négatifs, ce seraient la lutte contre l'habitude.
On le sait, habitude et effort sont dans une
étroite opposition : si l'effort peut tendre à
lutter contre l'habitude, ainsi que nous venons de
le voir, l'habitude, quant à elle, n'a de cesse
de
diminuer l'effort en substituant l'automatisme à
la
volonté. Dès lors qu'une action se répète,
à plus
ou moins longue échéance elle est fixée
en
habitude, pour s'accomplir "machinalement", donc
sans effort.
Classer les efforts selon leur positivité
ou
leur négativité se ramènerait alors
à la première
de nos quatre grandes divisions, celle des efforts
selon la durée. L'effort négatif ne serait
jamais
qu'une forme particulière de l'effort de
"changement". Il n'apparaît donc pas nécessaire
d'ajouter ce paragraphe aux précédents.
Surtout, l'opposition entre positif et négatif
est bien trop vague, a une trop grande "extension"
pour être utile. Et puisque "toute détermination
est négation", une habile dialectique aura tôt
fait
de baptiser effort négatif tout effort que le
sens
commun nommerait positif, par exemple l'effort qui
nous fait passer du repos au mouvement, ou de
l'inexistant à l'existant, bref, du néant
à l'être
- l'inverse restant possible.
De même, il ne semble pas opportun de
distinguer entre des efforts tournés vers le mal
et
d'autres tournés vers le bien. Car, nous l'avons
déjà signalé, l'effort ignore les
valeurs. Il ne
crée pas les valeurs - si tant est que les valeurs
puissent être créées.
Une telle distinction ressortit plutôt à
la
morale.
D'autre part, c'est ici sans doute qu'il
faudrait suivre le célèbre axiome socratique
: "Nul
n'est méchant volontairement" - c'est à
dire nul
ne se nuit volontairement, nul ne manque son
bonheur volontairement. Que pour un observateur
extérieur, il y ait des efforts qui mènent
au bien
leur sujet, et des efforts qui lui nuisent et le
mènent à sa perte, cela est certain, mais
selon la
critériologie de l'observateur. Le sujet de
l'effort, quant à lui, est persuadé qu'il
n'agit
que pour son bien - serait-ce de se suicider.
* * *
Une tel essai de classification des efforts
n'a rien d'exhaustif ni de définitif (nous
n'aurions pas cette prétention...). Ce type de
démarche qu'est le classement aura toujours quelque
chose d'arbitraire.
Nous n'avons eu pour but que de prendre
conscience de la très grande diversité
des efforts
que sont amenés à faire les hommes. Ceci
fait, nous
voici mis en garde contre une réflexion sur
l'effort qui, parce qu'elle ne considèrerait qu'un
certain type d'effort, par exemple l'effort de
locomotion pour les uns, l'effort intellectuel pour
les autres, ou encore l'effort moral, serait trop
limitative.
Du même coup, il ressort qu'une stricte
définition de l'effort n'est pas chose aisée,
qu'elle risquerait d'être nécessairement
réductrice, mutilante.
C'est pourquoi, dans la suite de ce travail,
ayant en mémoire la grande variété
de l'effort
humain, nous aurons essentiellement pour tâche
d'essayer d'établir un type général
de l'effort,
auquel puissent se référer tous ces efforts
particulier que nous avons énumérés.
- III -
L'EFFORT BIRANIEN
_____________________
Le chapitre précédent a mis en lumière
la très
grande diversité des efforts. Mais est-il possible
de lui trouver un dénominateur commun?
Il nous semble que l'effort tel que l'a conçu
Maine de Biran le permet, bien qu'il ait fondé
son
analyse sur l'effort locomoteur à un point tel
que
l'on a pu parler d'un "monopole monstrueux" de
l'activité musculaire dans la théorie biranienne
de
l'effort, ce que nous aurons à discuter.
Qu'est-ce que l'effort biranien? C'est un acte
indissociablement "gémellaire", dont l'initiative
vient de moi mais qui ne s'exprime que par le corps
avec lequel et sur lequel j'agis, puisque la notion
d'effort implique celle d'un obstacle à vaincre.
"L'effort emporte nécessairement avec lui
la
perception d'un rapport entre l'être qui meut ou
qui veut mouvoir, et un obstacle quelconque qui
s'oppose à son mouvement ; sans un sujet ou une
volonté qui détermine le mouvement, sans
un terme
qui résiste, il n'y a point d'effort, et sans
effort point de connaissance, point de perception
d'aucune espèce" (35).
Il est nécessaire, pour comprendre l'effort,
de tenir d'une même main à la fois l'organique
et
l'hyperorganique. Une explication de l'effort qui
se limiterait au jeu naturel des nerfs et des
muscles serait vaine, car "des phénomènes
organiques s'ajoutant à des phénomènes
organiques
ne donnent jamais un sentiment de conscience et
encore moins un sentiment d'effort " (36). Le
sentiment d'effort ne naîtra que de la mise en
contact de deux forces irréductibles, il ne
s'explique que par "l'intervention de quelque agent
autre que le centre organique du système nerveux"
(37).
Ainsi la physiologie, si elle explique
clairement la succession des phénomènes
organiques
dans l'action, le mouvement, elle échoue à
expliquer l'apparition du sentiment de l'effort.
Bien plus, elle amène à concevoir l'existence
d'un
principe d'activité distinct du corps, qui la
dépasse : elle conduit à la notion d'une
force de
nature "hyperorganique".
"Appelons donc phénomènes organiques
ceux qui
résultent de la vitalité précisément
parce qu'ils
ne se manifestent que dans les êtres organisés,
de
quelque manière qu'ils le soient... Appelons
hyperorganiques exclusivement les faits qui ne
peuvent nous être connus par aucune observation
de
ce qui se passe au dehors, ni expliqués par aucun
jeu de l'organisation, par aucun arrangement ni
mouvement des parties, mais seulement par
conscience" (38).
Il faut noter que Maine de Biran reste
imprécis sur la nature de cette force
hyperorganique. Il ne parle pas vraiment d'un
vouloir immatériel : c'est plus qu'une réaction
organique, mais ce n'est pas expréssément
défini
comme une une énergie spirituelle. C'est que "le
positiviste Maine de Biran tient à éviter
tout
terme de l'ancienne métaphysique ; il ne dit pas
"spirituel", mais tout simplement "hyper-organique"
(39).
L'essentiel est de bien saisir que l'effort
biranien est une relation qui est un tout
indissociable.
Certes, on y peut bien distinguer deux
composantes : "une force hyperorganique
naturellement en rapport avec une résistance
vivante" (40). Mais cette division n'est que
logique, que didactique. L'effort est la totalité
en acte de ces deux composantes, c'est "un rapport
dont les deux termes sont distincts sans être
séparés" (41). Vouloir isoler chacune des
deux
composantes de l'effort c'est faire disparaître
celui-ci, rendre celles-là étrangères
à l'effort.
L'effort n'est pas fait de la somme de deux
entités, il est la connexion de ces deux entités,
il n'existe que dans leur interpénétration.
"Il
consiste en un rapport fondamental simple, ou
irrésoluble en termes phénoméniques,
où la cause et
l'effet, le sujet et le mode actif se trouvent unis
indivisiblement dans le même sentiment ou la même
perception d'effort - nisus - dont les muscles
soumis à la volonté sont les organes propres"
(42).
Ainsi l'effort ne saurait comporter aucune
succession (ce sera une de ses grandes différences
avec la notion du désir). Il est tout entier dans
l'instant.
"Les deux éléments du même
fait de conscience
coïncident dans un seul mode relatif et dans un
seul et même instant de la durée subjective
du
moi..."(43) et "Admettez le moindre intervalle ou
le plus simple intermédiaire sensible entre un
acte
de vouloir et son effet, vous dénaturez cet acte,
vous détruisez la force même dans son principe,
ou
son mode essentiel de manifestation" (44).
L'effort n'est pas la juxtaposition, ni même
la consécution du vouloir et de l'effort
musculaire, mais leur coexistence, mais leur
synthèse, leur union. Il est bien cet acte
d'origine hyperorganique. En effet, pour qui
l'accomplit, l'effort est bien un tout ressenti
sans notion de succession ni même de subordination
entre deux instances.
Cette conception de l'effort exclut évidemment
toute localisation précise, tout centre de l'effort
- puisqu'il est à la fois diffus à tout
le système
moteur concerné et interne au centre moteur, tout
se passant comme s'il y avait "deux transmissions
en sens inverse : la première, du cerveau au
muscle; la seconde, du muscle contracté au même
centre d'où est partie l'action contractile" (45),
en se souvenant qu'en réalité il n'y pas
succession, mais coïncidence, simultanéité,
dans
ces impressions.
Certes, en considérant l'effort une fois
accompli, la tentation sera grande de le décomposer
en diverses parties. Mais il faut le considérer
pendant qu'il s'accomplit : il est alors un tout,
un élan.
Dès lors, une telle compréhension
de l'effort
nous mène au principe de toute personnalité.
En résumé, le corps est chez Maine
de Biran à
la fois sujet et objet de l'effort. Point d'effort
sans corps, parce que le corps est cette résistance
première au "je", par laquelle l'effort apparaît.
Avant la résistance de l'objet au corps, il y
a
cette première résistance du corps au "je"
qui a
l'initiative de l'acte. Quant à ce "je", Maine
de
Biran le désigne du nom de force hyper-organique,
pour bien montrer que ce "je" qui est à l'origine
de l'action, quoique intimement mêlé au
corps dans
son expression, le dépasse, le transcende : il
n'est pas corporel.
* * *
Mais que l'effort biranien soit en son
principe un effort moteur, ne signifie certes pas
que l'effort se limite au mouvement, au
déplacement, c'est à dire qu'il n'y aurait
d'effort
que locomoteur, ou, pour parler simplement, que
seuls l'athlète ou le porte-faix pourraient
revendiquer l'expérience de l'effort!
Ainsi, et nous y faisions allusion au chapitre
précédent, l'effort participe à
la perception
sensorielle. Point de perception sans effort!
Mais il y a mieux encore : Maine de Biran
suggère que même des efforts qui apparaissent
comme
étant purement intellectuels impliquent une
participation corporelle. Point de connaissance
sans effort!
Cela apparaît très nettement dans
la
distinction qu'opère Maine de Biran entre mémoire
et imagination.
A l'inverse de l'imagination, c'est parce que
la perception du fait retenu fut autrefois
accompagnée d'un effort moteur de notre être,
que
la mémoire retient, emmagasine. L'effort aura
contribué à fixer la perception, imprimant
en
quelque sorte notre sceau sur les faits reçus.
Et qu'est-ce que se souvenir, sinon retrouver
les marques laissées par l'effort lors de la
perception passée de tel ou tel fait. Se souvenir,
c'est retrouver ses propres marques, marcher sur
ses traces.
"Bref, il n'y aura pas de rappel d'idées
possibles sans l'accompagnement de mouvements
musculaires" (46).
Donc même un effort typiquement intellectuel
comme l'effort de mémoire a pour Maine de Biran
un
substratum corporel.
Et il n'est pas jusqu'aux formes les plus
hautes de la pensée que Maine de Biran ne rattache
au corporel, puisque le langage, support de toute
pensée, est d'abord pour Maine de Biran
l'association d'un acte moteur à une idée,
en
l'occurence la parole, signe qu'il suffira ensuite
de refaire pour que revienne à l'esprit l'idée,
le
concept qui lui était associé.
Ainsi, même dans la méditation solitaire,
Maine de Biran confie que "je n'en reconnais, je
n'en sens pas moins les mouvements d'articulation
qui accompagnent ou déterminent le rappel régulier
de mes idées ; la parole, pour être intérieure
n'en
est pas moins un mouvement vocal" (47).
S'il apparaissait à Descartes que
l'intellection, à la différence de l'imagination,
était une opération purement spirituelle
où le
corps n'intervenait en aucune façon (48), Maine
de
Biran s'oppose sans réserve à une telle
idée.
Pour Maine de Biran, le corps concourt à
l'intellection comme à l'imagination, puisque
"tout
signe est nécessairement matériel ou tiré
de
quelqu'un de nos organes. Pour concevoir, il faut
donc que l'esprit s'aidant de quelque signe se
tourne aussi vers le corps d'une manière
quelconque" (49).
De plus, insiste Maine de Biran, si le corps
ne prenait aucune part à l'intellection ou à
l'acte
quelconque de la pensée, "il n'y aurait point
de
moi, par suite point de pensée "(50).
C'est qu'il ne peut y avoir de pensée sans
aperception concomitante du moi (Maine de Biran
retrouvant par une autre voie l'idée de Kant).
Or,
pour que le moi existe, il faut que l'âme "exerce
une action ou un effort déterminé sur le
corps par
l'intermédiaire du cerveau, et qu'en commençant
le
mouvement, elle l'aperçoive comme un effet dont
elle est cause. Cet effort, appliqué au rappel
des
signes et par eux à celui de quelque notion
antérieure, est un acte d'aperception,
d'intellection pure sans imagination" (51).
La motricité intervient dans tout effort,
parce qu'elle contribue à fixer notre acte, qu'il
s'agisse d'une perception ou d'une action, à le
faire nôtre, à le marquer de notre être
-
contribuant, ce sera l'un des grands axes de la
pensée biranienne, à nous faire prendre
conscience
de notre moi.
Même le simple état d'éveil,
qui est veille du
moi, est effort, et effort moteur. "La veille du
moi est constituée par cet état d'effort
immanent.
Tant qu'elle subsiste, la personne est plus ou
moins mais toujours identiquement présente à
elle-même" (52). Pour H. Gouhier, Maine de Biran
"définit ce que l'on appellera plus tard
"l'attention à la vie" (...). La présence
du moi
implique toujours un effort moteur volontaire
(...); le seul fait d'être éveillé
implique une
tension qui est déjà de l'ordre de l'activité,
la
tension du moi qui veille, qui déjà regarde,
qui
déjà écoute, ce qui est bien autre
chose que voir
et entendre" (53).
* * *
Mais est-ce à dire que le substrat de tout
effort est l'acte moteur, c'est à dire, en dernier
ressort, la contraction musculaire? Si cela se
conçoit assez bien dans les descriptions que Maine
de Biran nous donne de la perception sensorielle,
si l'on peut l'admettre, quoique avec plus de
difficultés, pour les efforts d'intellection,
cela
serait-il encore juste pour d'autres types
d'efforts, les efforts moraux par exemple?
On a justement pu reprocher à Maine de Biran
d'avoir trop accordé à l'acte moteur. Ainsi
W.
James, qui parlait du "monopole monstrueux accordé
par Maine de Biran aux sentiments musculaires dans
la description de la volition" (54). Et il est
vrai "qu'il semblerait à lire les oeuvres de Maine
de Biran, qu'il n'y ait vraiment qu'une catégorie
d'actes volontaires : ceux de la volonté motrice"
(55).
Car de quelle façon exacte le corps
interviendrait-il dans le débat d'idées,
qu'il soit
purement conceptuel ou bien moral? Ainsi que
l'écrit Vancourt, Maine de Biran n'en donne pas
d'explication précise (56), et cet auteur de noter
qu'il manque à ce type d'efforts cette notion
de
résistance qui est la pierre de touche de l'effort
biranien, puisque "l'effort intellectuel et
l'effort moral n'ont pas en tant que tels à vaincre
directement une inertie organique. Ils se meuvent
sur un tout autre plan que l'effort musculaire. Ils
ne consistent point et avant tout dans une relation
de la force hyperorganique avec le corps" (57).
En réponse à cette objection, on peut
dèjà
noter avec Maine de Biran que l'effort moteur est
antérieur de fait à tous les autres efforts
:
l'effort moteur précéde la volonté
envisagée comme
puissance morale.
"Avant qu'il y ait des motifs d'agir, il y a
bien sûrement une puissance de mouvement ou
d'action ; avant que ce mouvement ne soit devenu
moyen, il a commencé par être lui-même
le but ou le
terme propre du vouloir" (58).
Effectivement, une conduite morale ne se
réalise que par ses conséquences motrices,
c'est
l'exercice de notre faculté motrice qui permet
l'extériorisation de notre volonté morale.
Plus
encore que dans la perception, il apparaît
clairement que l'effort moteur est partie
intégrante de l'efort moral.
Ainsi, pour reprendre notre classification,
s'abstenir d'une chose, c'est en dernier lieu
retenir la main, le corps, qui tendrait à se
diriger vers cette chose, obéissant à notre
impulsion. De même, réaliser des efforts
d'amabilité en société, c'est encore
se forcer à
"faire bonne mine", à réprimer des gestes,
modifier
une posture, des expressions du visage, que les
éthologues qualifieraient d'agressifs, donc agir
musculairement.
Et puisque nous avons terminé notre table
des
efforts par l'effort religieux, nous pourrons dire
aussi que même un acte aussi franchement détaché
de
l'utile, de "l'ustensilité" pour reprendre un
terme
moderne, comme l'est la prière du croyant, comporte
sa participation locomotrice, puisque l'on sait
l'importance que les religieux donnent à la
position du corps dans la prière, à sa
signification (59).
Et pourtant, il semble bien que Maine de Biran
ait eu conscience de la différence de nature qu'il
pourrait exister entre l'effort moral et l'effort
locomoteur, puisqu'il écrivait vers la fin de
sa
vie que "L'effort peut n'avoir rien d'organique
quant à son terme. La résistance n'est
que dans
l'opposition qui existe entre les idées, les
images, les habitudes, les goûts et la force de
l'âme qui tend à écarter tous les
nuages pour
recevoir une lumière plus pure" (60). Ainsi, même
pour Maine de Biran, la résistance à vaincre
dans
l'effort moral pourrait n'être qu'intérieure,
excluant le corps, si bien qu'elle serait immanente
à la sphère des idées.
Mais alors, souligne un auteur comme Vancourt,
n'est-ce pas en revenir à cette notion toute
cartésienne de sustance pensante dont pourtant
Maine de Biran se défiait tant? N'est-ce pas,
après
avoir tant concédé au corps, après
avoir refusé ce
néfaste cloisonnement entre corps et pensée,
retomber à propos de la vie morale dans l'ornière
d'une pensée subsistant hors de tout référent
corporel? Pour éviter ceci, il faut que Maine
de
Biran montre comment même "en prenant par exemple
une décision intérieure, nous avons le
sentiment de
notre corps" (61). Sinon, "c'en serait fait d'un
des points essentiels du biranisme (...) le cogito
pourrait de nouveau se mouvoir sur un plan purement
spirituel" (62).
La solution réside sans doute dans le fait
que
pour Maine de Biran le terme de mouvement n'est pas
à entendre au sens strict de mobilisation de tout
ou partie du corps, mais, dit-il "je me sers du
terme mouvement pour exprimer en général
tout acte
de volonté, tout déploiement de la force
motrice du
centre, soit que ce déploiement se manifeste en
dehors par l'exécution des mouvement musculaires,
soit qu'il se borne à cette simple détermination,
qui, n'ayant aucun signe extérieur se manifeste
seulement à l'individu par la conscience de ce
que
j'ai apppelé effort" (63).
Nous trouvons chez Maine de Biran deux
exemples qui tentent d'expliciter cela, pris l'un
dans une oeuvre de début et l'autre dans l'une
de
ses oeuvres les plus tardives :
"Et lorsque l'aveugle se représente et combine
dans son cerveau des idées de formes tactiles,
ne
faut-il pas que sa main réponde et consente, pour
ainsi dire à ces représentations?" (64).
"Supposez, en effet qu'au moment où je veux
lever mon bras il soit frappé de paralysie ; le
vouloir et l'effort auront lieu, mais sans résultat
organique, au défaut des moyens naturels de
communication" (65).
C'est donc que l'effort peut être dit moteur,
tout en restant d'une certaine manière strictement
cérébral : le mouvement peut en quelque
sorte ne se
dérouler qu'à l'intérieur de la
boîte crânienne.
Si nous comprenons bien Maine de Biran, dès
le
stade purement neuronal, dès la première
application du vouloir à son correspondant moteur
au niveau du centre cérébral, il y aurait
déjà
effort. En quelque sorte, ce serait de se résoudre
à effectuer tel acte locomoteur qui déjà
entraînerait en soi un réel effort, avant
toute
exécution spatiale de l'acte, puisqu'il faudrait
vaincre une résistance organique, réelle,
qui
serait celle des neurones moteurs correspondants,
les plus hauts situés dans la hiérarchie
de l'acte
moteur.
Car il faut bien garder présent à
l'esprit que
pour Maine de Biran l'effort ne commence pas avec
les premiers neurones moteurs du cerveau (cela,
c'est une conception purement physiologique de
l'effort) mais qu'il commence simultanément, à
la
fois dans ce "moi" qui ne se situe pas dans le
corps ni ne se réduit au corps et, à la
fois, en
parfaite contemporanéité, dans le système
effecteur
corporel, lequel a son origine anatomique dans les
neurones de l'aire rolandique (si nous appliquons à
la pensée biranienne des notions plus récentes
de
neurophysiologie). C'est l'application de la "force
hyperorganique" aux tout premiers neurones moteurs,
qui est déjà effort, cela que Maine de
Biran nomme
détermination. L'association de la force
hyperorganique non pas au mouvement organique, mais
au centre cérébral qui controle la contractilité,
est déjà effort.
"De là, nous pouvons conclure que c'est
par
habitude et non point par nature (ou par l'idée
innée que l'âme a de son union avec le corps)
que
le mouvement corporel musculaire devient l'objet
immédiat du vouloir de l'âme, ce vouloir
ne pouvant
avoir primitivement d'autre objet immédiat que
l'effort même déployé sur le centre
organique d'où
partent les premières déterminations motrices"
(66).
En conclusion de ce chapitre, il faut retenir
que pour Maine de Biran il n'y a pas "d'acte humain
qui soit élevé à un tel degré
de spiritualité que
le corps n'y ait pas d'une façon ou d'une autre
sa
part" (67), cette part pouvant se limiter au seul
déploiement de la force motrice des centres
cérébraux.
- IV -
L'EFFORT INTELLECTUEL
__________________________
Et pourtant, Bergson (68) n'a-t-il pas donné
de l'effort intellectuel une description qui,
semble-t-il, ne fait pas appel au corps?
Qu'il s'agisse de l'effort de remémoration,
de
l'effort d'intellection ou de l'effort d'invention,
il y voit un travail purement intellectuel
d'adaptation entre ce qu'il nomme un schéma et
des
images. L'effort intellectuel est la confrontation
d'une idée qu'on pourrait en un sens qualifier
de
"régulatrice" avec les images de la réalité.
Cette idée de départ, aux contours
très flous,
commande notre réflexion. C'est sous sa houlette
que vont devoir venir se ranger les images du réel.
Dans le cas de l'effort de mémoire, ou,
plus
exactement, de remémoration, nous avons en tête
le
schéma directeur de ce qu'il faut se rappeler,
mais
très vague, confus ; l'effort intellectuel consiste
à essayer d'insérer des images du passé
dans le
schéma directeur, rejettant ce qui n'est pas
congruent, retenant ce qui l'est. "L'effort de
rappel consiste à convertir une représentation
schématique, dont les éléments s'entrepénètrent,
en
une représentation imagée dont les parties
se
juxtaposent" (69)
C'est la réalité présente
qui nous fournit les
images dans l'effort d'intellection : suivre une
démonstration mathématique, explique Bergson,
c'est
la faire mentalement soi-même en s'aidant des
indications fournies par le mathématicien, c'est
faire se correspondre notre schéma directeur et
les
chiffres ou symboles mathématiques fournis. Car
il
est entendu que le schéma n'est pas fixe, rigide,
donné une fois pour toutes, mais appelé
à se
modifier lui aussi en fonction des images du réel
qui nous sont fournies : l'effort intellectuel est
une dialectique entre le schéma primitif qui
ordonne les images et ces même images qui à
leur
tour vont nous amener à modifier notre schème
directeur. (Sans doute est-ce d'ailleurs cette
inquiétude, cette instabilité du schéma
lui-même
qui fait tout le sentiment de l'effort intellectuel
; rien n'est sûr : nous partions pour Cythère
et
nous voilà près de le Mer des Tempêtes!).
Bergson,
en accord avec les psychologies modernes, note que
lire, ce n'est pas déchiffrer mot à mot
ce que nous
voyons, mais pressentir, mais deviner à l'aide
de
quelques indications ce qui est écrit : lire c'est
une oscillation entre la mémoire que nous avons
des
mots, et même de fragments de phrase entiers, et
quelques groupes de lettres cueillis par l'oeil sur
la ligne en une fraction de seconde. Nous observons
au passage que ceci diffère notablement des
conceptions de Maine de Biran, pour qui la lecture
est effort en tant qu'elle est une ébauche de
l'effort musculaire de la parole. La conception
biranienne, sans doute réelle s'agissant d'enfants
apprenant la lecture, et qui, effectivement,
déchiffrent péniblement chaque syllabe,
avec force
gestes ou mimiques, semble bien plus hypothétique
dès qu'il s'agit de la lecture silencieuse,
intérieure (70).
Enfin, dans le cas de l'effort d'invention,
qu'il s'agisse de technique, de littérature ou
autre, l'effort intellectuel consiste cette fois à
soumettre à une idée directrice les images
d'une
réalité qui n'existe pas encore mais qu'on
imagine
: le mécanicien essaye par la pensée diverses
pièces de métal avant de construire l'engin
dont il
a en tête l'idée, la finalité ; de
même le
romancier essaye par la pensée un certain nombre
de
types de personnages avant de les coucher sur le
papier. Là encore, là surtout, "il s'en
faut que le
schéma reste immuable à travers l'opération.
Il est
modifié par les images mêmes dont il cherche
à se
remplir. Parfois il ne reste plus rien du schéma
primitif dans l'image définitive. A mesure que
l'inventeur réalise les détails de sa machine,
il
renonce à une partie de ce qu'il voulait obtenir,
ou il obtient autre chose" (71). Mais pour Bergson,
il reste que "l'effort proprement dit est sur le
trajet du schéma, invariable ou changeant, aux
images qui doivent le remplir" (72).
Ainsi, selon Bergson, l'effort intellectuel
est dans "cette hésitation toute spéciale"
(73) que
sont les essais tentés par les images pour
s'insérer dans le schéma ou les modifications
acceptées par le schéma pour obtenir la
traduction
en images.
"Plus ce rapprochement exige d'allées et
venues, d'oscillations, de luttes et de
négociations, plus s'accentue le sentiment de
l'effort" (74).
Toutefois, Bergson reconnaît que ce n'est
pas
le jeu intellectuel lui-même proprement dit, ce
travail purement calculateur ou classificatreur de
l'esprit qui peut être dit effort, car "comment
un
jeu de représentations, un mouvement d'idées,
pourrait-il entrer dans la composition d'un
sentiment?" (75).
A ces oscillations mentales que Bergson nous
explique être l'essence de l'effort intellectuel,
il doit correspondre pour qu'il y ait vraiment
effort des sensations périphériques, c'est
à dire
somatiques - puisque "la psychologie contemporaine
incline à résoudre en sensations périphériques
tout
ce qu'il y a d'affectif dans l'affection"(76).
Ici, Bergson rejoint Maine de Biran. Il dit
"On conçoit que ces oscillations mentales aient
leurs harmoniques sensorielles. On conçoit que
cette indécision de l'intelligence se continue
en
une inquiétude du corps. Les sensations
caractéristiques de l'effort intellectuel
exprimeraient cette suspension et cette inquiétude
même" (77).
Ainsi donc, Bergson nous propose une
explication de l'effort intellectuel qui, quoique
empruntant un chemin très divergent de celui de
Maine de Biran (ici, point de référence
à une
inaudible articulation des signes du langage), le
ramène à son correspondant corporel : l'effort
intellectuel n'est ressenti qu'à travers
l'inquiétude qu'il nécessite, et qu'il
faut
assumer, inquiétude qui doit avoir sa traduction
somatique.
D'ailleurs, avant même cette inquiétude
que
nous explique Bergson, nous observons que faire un
effort intellectuel comporte nécessairement la
participation du corps.
Participation active, parce qu'il n'existe
sans doute pas un seul effort intellectuel qui ne
requiert l'utilisation d'un ou de plusieurs organes
des sens, à commencer par la vue. (La rêverie
seule
se suffirait peut-être à elle-même...
mais rêver
est-il encore un effort?). N'oublions pas non plus
qu'un certain tonus musculaire du corps est
nécessaire même à la réflexion,
ni l'action motrice
de la main qui tient le stylo, le pinceau... etc.
Mais une participation passive est aussi
requise, en ce sens que faire un effort
intellectuel, c'est généralement imposer
une
immobilité forcée au reste du corps, à
tout un
ensemble de muscles et d'articulations qui ne
demandent qu'à s'étendre, qu'à aller
et venir, et à
des désirs qui ont eux aussi leur traduction
motrice.
C'est peut-être aussi imposer le silence
aux
organes des sens qui ne travaillent pas ; c'est par
exemple ne pas se laisser distraire par les bruits
extérieurs, faire le silence en soi, ce qui est
encore une manière de faire travailler son
audition, afin de se concentrer. Bref, c'est donc
filtrer ses sensations, ce qui est par excellence
l'effort de sensation.
C'est dire que la participation motrice dans
l'effort intellectuel serait double, puisqu'elle
est dans la mise du corps au service de la pensée
et dans les retentissements corporels de
l'inquiétude de la pensée.
Ainsi, que sera-ce, en dernier lieu, que faire
un effort intellectuel? Ce sera, afin de la laisser
se déployer, mettre le corps au service de la
pure
pensée - laquelle, en tant que telle, ne sait
peut-être pas ce qu'est l'effort. Il est possible
qu'en tant que tel, ni réfléchir, ni se
souvenir,
ni imaginer, ne soient aucunement des efforts : ils
ne le sont que parce qu'ils s'appuyent sur un
effort de tout l'organisme.
(Et nous trouvons ici un argument qui
viendrait confirmer la thèse de l'impossibilité
d'un effort de Dieu : un être purement spirituel
ne
pourrait point connaître l'effort - même
si l'acte
créateur du démiurge platonicien rappelle
l'effort
intellectuel bergsonien, puisqu'il crée avec le
regard fixé sur le monde des idées.)
- V -
EFFORT
ET DUREE
____________________
Il est toutefois une remarque que l'on ne peut
s'empêcher de faire sur l'effort biranien : c'est
qu'il tend à n'être qu'un acte, et, de ce
fait, à
n'exister que dans l'instant.
"Les deux éléments du même
fait de conscience
(savoir : la volition et la motion, qui constituent
précisément l'effort) coïncident dans
un seul mode
relatif et dans un seul et même instant de la durée
du moi... La simultanéité absolue du vouloir
et de
la motion est aussi évidente que le fait même
de
conscience ou la relation fondamentale qu'elle
constitue et qui n'existerait pas sans elle,
c'est-à-dire si les deux éléments
n'étaient pas
simultanémes... Toute force productive est
essentiellement simultanée avec l'effet ou le
phénomène en qui et par qui elle se manifeste"
(78).
Certes, Maine de Biran distinguait ainsi
nettement l'effort du désir, où la motricité
est
séparée de son objet par un intervalle
de temps ;
de plus, il faisait de l'effort l'origine de
l'aperception de notre moi...
Il nous semble toutefois qu'à ne considérer
l'effort que dans une telle immédiateté,
on en
réduit le sens, tel du moins qu'il résulte
de
l'acceptation générale.
On ne prend pas assez en compte tout l'aspect
anticipateur, prévisionnel de l'effort.
Or on ne peut nier qu'à côté
de l'effort qui
nous apparaît comme immédiat - tel celui
que je
ressens lorsque je "lève le bras" -, il y ait
toute
une dimension de l'effort qui soit essentiellement
anticipatrice : l'effort apparaît alors précèder
l'action et la contenir.
Pour prendre un exemple trivial comme celui de
se lever de son lit le matin, l'effort de se lever
ne se limite pas à l'exercice musculaire du lever
:
s'il faut parfois "faire un effort" pour se lever,
c'est que "se lever" englobe, contient
implicitement toute une suite d'actes qui sont les
préparatifs matinaux de la journée à
venir.
Peut-être même peut-on dire que "se lever"
contient, mais de moins en moins distinctement au
fur et à mesure que l'on s'éloigne de l'instant
du
lever, tout le déroulement de la journée
- en un
sens, nous dirions que se lever englobe tous les
efforts futurs de la journée, mais sous forme
de
perceptions de plus en plus confuses (à la manière
de Leibniz) à mesure qu'on s'éloine de
cet instant.
Et même dans une action aussi simple et
élémentaire que de lever son bras, l'effort
apparaît être surtout anticipateur. L'effort
est
dans l'initialisation du geste (79).
C'est dire qu'une fois l'action mise en route,
l'effort semble bien disparaître.
Que ce soit l'effort d'aller ici ou là,
de
faire telle ou telle action, d'accomplir une
démarche pénible, ce qu'on nomme effort
ressemble
davantage à un ressort qui se tend jusqu'à
nous
propulser dans l'action qu'à un un moteur qui
fonctionnerait régulièrement, à
la remorque duquel
serait l'action.
L'effort précéde l'action. Et pourtant,
si
nous restons fidèles à Maine de Biran,
nous ne
devons pas séparer l'effort de l'action, du
mouvement. Car un effort qui ne ferait qu'envisager
l'action sans la contenir risquerait de n'être
qu'imagination : or, imaginer ce qu'on fera n'est
pas faire un effort.
Mais nous nous souvenons que Maine de Biran
notait que par mouvement il n'y a pas forcément
traduction organique (80) : il peut n'être que
la
"détermination" des centres moteurs à l'action.
Et
peut-être trouvons-nous là un moyen de concilier
action et anticipation de l'action.
Risquons-nous à prolonger la pensée
de Maine
de Biran, et disons de l'effort qu'il est un
mouvement prolongé dans le temps qu'effectue
"cérébralement" l'organisme avant sa traduction
spatiale. L'effort ainsi compris, ce serait le
déroulement par anticipation d'une certaine
quantité de mouvement à venir, sans que
ce
mouvement ait sa traduction corporelle. Ou, plus
précisément, l'effort ce serait bien le
déroulement
d'une action, l'effectuation d'un mouvement, mais
comme "bloqué" au niveau cérébral,
sans que ce
mouvement ne s'exprime encore corporellement -
puisque "par mouvement, il n'y a pas nécessairement
traduction organique..." cf. supra). L'effort, ce
serait une suite de "déterminations" des centres
moteurs à mobiliser le corps, sans que cette
mobilisation ne trouve immédiatement son expression
corporelle.
Faire l'effort de lever le bras, ce serait
accomplir déjà complètement le geste
par
anticipation - le mouvement proprement dit, nous
voulons dire sa traduction somatique, n'en étant
ensuite que la simple conséquence, se déroulant
quasi-automatiquement, suivant le schéma qui en
a
été tracé par l'effort.
L'effort ce serait effectuer déjà
"mentalement" le mouvement à venir dans sa
globalité et par "provision". Ce serait comme
faire
jouer "à vide" les neurones moteurs qui présideront
au déroulement de l'effort, ou, plutôt les
"tendre". L'effort, ce serait pré-inscrire dans
nos
neurones moteurs tout le déroulement de l'action
à
venir, en les "réservant" en quelque sorte pour
l'action, en les recrutant d'avance - ce qui semble
bien correspondre à ce qu'entend Maine de Biran
par
le mot "détermination".
Ainsi il y aurait bien mouvement, au sens où
Maine de Biran affirmait du mouvement qu'il pouvait
exister sans être suivi d'effet organique - mais
un
mouvement a priori, un mouvement pré-inscrit.
L'effort ce serait par anticipation s'accorder
un crédit de mouvement à venir, que nous
pourrions
appeler un crédit de "peine", puisque tout effort
comporte une certaine pénibilité pour vaincre
un
obstacle - fut-ce notre propre organisme, à ceci
près qu'ici l'obstacle serait limité au
recrutement
des neurones moteurs, sans qu'ils s'expriment
encore.
Ce qui expliquerait qu'en règle générale,
l'effort n'est pas contemporain de l'action, mais,
au contraire, la précède, ou du moins la
contient
en puissance ; lorsque l'action s'actualise,
l'effort a disparu.
Faire un effort, ce serait disposer ses
centres moteurs à effectuer une tâche, après
que la
décision en a été prise - ou que
le désir en a été
exprimé. L'effort a bien, ainsi que l'exige la
philosophie biranienne, sa composante corporelle
puisqu'il contient déjà en puissance le
travail
moteur qu'il faudra effectuer - et en ce sens il
s'opposerait à la volonté qui décide
idéalement,
qui ne se meut que dans le monde de la pensée.
A la différence de la volonté qui
se
représente une action à faire, en évalue
les
avantages et les inconvénients, avant d'en prendre
la décision, l'effort, lui qui n'intervient
qu'après que la décision a été
prise, serait non
pas représentation de l'action, mais bel et bien
déjà son accomplissement "charnel", à
condition
d'entendre l'accomplissement charnel comme un
simple recrutement des centres cérébraux,
- des
neurones disons-nous de nos jours -, qui commandent
l'action au niveau des membres, des muscles, sans
que ceux-ci ne rentrent encore en mouvement (81).
L'effort est comme l'allocation à notre
corps
d'une certaine quantité et d'un certain type de
"peine" qu'il a droit de supporter - cette peine
consistant, et nous rejoignons là Maine de Biran,
à
vaincre un obstacle.
Ainsi l'effort n'est ni la volonté, ni un
simple exécutant de la volonté. Peut-être
peut-on
aller jusqu'à dire qu'il est une faculté
à part
entière de la personne humaine. Et à ce
titre il
faudra nous interroger sur sa propre dynamique, sur
ce qui le meut. Nous y viendrons dans la deuxième
partie de ce mémoire.
* * *
L'élément essentiel qui se dégage
de cette
réflexion est cette notion d'un "a priori" de
l'effort.
L'effort est toujours a priori. Faire un
effort c'est avoir déjà mentalement réalisé
l'action, en avoir surmonté les résistances
(ce qui
est bien la définition de l'effort) au moment
où se
réalise l'action, où elle s'actualise pourrait-on
dire, si ce n'était un pléonasme.
Faire l'effort de se lever le matin, c'est, au
moment où l'on se lève, s'être déjà
levé, c'est
avoir déjà surmonté la fraîcheur
hors du lit, la
fatigue résiduelle, etc...
L'effort c'est une préperception des
résistances à vaincre et une mise en réserve
de
l'énergie qui sera nécessaire à
les vaincre :
l'action n'aura plus qu'à puiser dans ces réserves
pour se dérouler.
Dans l'effort l'action est déjà accomplie,
et
a priori. Il est la sommation de "déterminations"
des centres moteurs, qui forme un tout, une unité,
de par mon fait de sujet, d'acteur. D'une certaine
manière, qui certes n'aurait rien à voir
avec le
kantisme, nous pourrions dire de l'effort qu'il est
lui aussi "synthèse a priori".
En un sens, l'on peut comparer le sentiment de
l'effort, même purement musculaire, à la
description que fait Bergson de l'effort
intellectuel.
Il décrit celui-ci, nous l'avons-vu, comme
étant ce travail de l'esprit qui consiste à
faire
s'ajuster un schéma directeur et les images qui
lui
correspondent : l'esprit rassemble les images sous
la houlette du schéma.
Eh bien, de même, l'effort en général
consisterait à rassembler sous la houlette d'un
but
à atteindre des "préperceptions" de la
pénibilité
qu'il comporte et que l'on s'autorisera : faire
l'effort d'aller à tel lieu, c'est s'accorder
à
l'avance la dépense qu'il y aura à fournir,
dépense
que l'on prévoit en rangeant a priori sous l'idée
du but à atteindre les sensations occasionnées
par
les résistances à vaincre qu'il comporte.
Si l'effort, même intellectuel, n'existe
qu'en
tant que le corps y participe, à l'inverse,
l'effort même exclusivement physique n'est pas
indépendant de la pensée. Nous retrouvons
bien ici
cette synthèse du corps et de l'esprit qui anima
toute la pensée biraniene.
Donc l'effort est une catégorie du futur.
Il l'est, non pas comme le désir, où
il y a un
intervalle de temps entre la pensée et l'acte
(selon Maine de Biran) mais parce que l'effort est
une prévision d'acte ou, mieux, une provision
de la
peine qui lui sera nécessaire allouée à
cet acte.
L'on pourrait d'ailleurs traduire cela en une
formule mathématique.
Si nous appelons peine ce sentiment d'obstacle
à vaincre, et qui, selon Maine de Biran, est bien
le sustratum du sentiment d'effort, celui-ci, comme
le travail, sont le produit de la peine par la
duré.
Dans les deux cas, la peine est bien réelle
-
même si dans le cas de l'effort elle n'a pas encore
eu sa traduction corporelle, nous voulons dire
spatiale. Mais, en revanche, ce qui différencie
l'effort du travail, c'est que le travail mesure
une durée effectivement écoulée
tandis que l'effort
porte sur un temps à venir, encore "imaginaire"
:
l'effort, s'il fallait le traduire en termes
mathématiques, ressortirait aux nombres
imaginaires...
Quant à la volonté, non seulement
elle porte
sur un temps "imaginaire", c'est à dire à
venir,
mais aussi sur une peine imaginaire : l'esprit se
figure ce qu'il faudra entreprendre pour parvenir à
ses fins, les mesure et les évalue, mais tout
cela
reste du domaine de la représentation, n'a pas
encore sa traduction organique, comme c'est le cas
dans l'effort, qui, lui, met déjà en branle
les
connexions cérébrales qui vont être
nécessaires à
l'accomplissement de l'action. Dans l'effort,
quoique encore non extériorisée, la peine
est déjà
accomplie, mais "mise en réserve".
Notre formule mathématique étant :
EFFORT =
DUREE x PEINE, nous pouvons dresser le tableau
suivant où, en tenant compte de la nature tantôt
réelle (=R), tantôt imaginaire (=I), de
nos deux
paramètres, nous situerons l'effort, le travail,
et
la volonté :
Peine Durée
TRAVAIL R R
EFFORT R I
VOLONTE I I
* * *
Ainsi, cette conception que nous proposons
pour définir l'effort, nous semble être
une formule
générale où peuvent s'insérer
toutes sortes
d'efforts. Le geste d'une part, l'existence d'autre
part, n'en seraient que deux deux cas extrêmes.
Ainsi l'on pourra dire de la simple action de
lever le bras qu'elle est bien un effort, mais
généralement imperceptible, parce que à
la fois la
pénibilité (P) y est très faible
et la durée (D)
tend vers zéro : c'est pourquoi on appelle cela
un
geste, bien qu'un effort y préside
indiscutablement.
Une action tout aussi brève, mais nécessitant
une très grosse dépense musculaire, par
exemple
soulever un fardeau, redeviendrait bien sûr
pleinement effort, puisque, quoique sa durée (D)
demeure très brève, sa pénibilité
(P) est si grande
qu'elle confère une valeur élevée
au résultat de
l'équation. A l'inverse, il peut exister des
efforts avec une peine de peu d'intensité, mais
très étalée dans le temps : par
exemple se mettre à
effectuer une tâche monotone.
Ce mode d'apréhension de l'effort nous permet
aussi d'expliquer en quoi des entreprises de longue
durée nécessitent un effort. Dans l'effort
d'entreprendre une lourde et longue tâche, de
changer de manière de vivre, de travail... il
y a
là comme contenue à l'avance, certes esquissée,
dessinée à grands traits, schématisée,
toute la
pénibilité de la tâche à venir.
En sachant qu'il peut y avoir comme plusieurs
niveaux de l'effort. Ainsi, lorsque nous
entreprenons de réaliser un grand projet, y a-t-il
d'abord l'effort général, englobant, d'effectuer
ce
projet, de "s'y mettre". Mais, au jour le jour, au
fur et à mesure de l'exécution du projet
seront
requis de multiples efforts pour vaincre des
difficultés quotidiennes, imprévues - cependant
tout cela sous-tendu par cet effort fondamental
qu'a été d'entreprendre et de mener à
son terme le
projet. Et chacun de ces efforts secondaires, du
jour le jour, pouvant se subdiviser ou du moins
s'accompagner d'une multitude de petits efforts
accessoires, serait-ce les efforts physiques les
plus élémentaires.
C'est comme si les efforts reposaient les uns
au dessus des autres tels une série de grandes
arches supportant une rangée d'arches de plus
petite taille, donc plus rapprochées, celle-ci
étant à son tour surmontée de plus
petites arches
encore - un peu à la façon des aqueducs
romains.
Les grandes arches du bas, ce sont les efforts
portant sur une longue durée, les projets. Mais,
parce que l'esprit n'anticipe évidemment pas toute
la complexité du réel à venir, à
l'intérieur du
projet doivent trouver place, dans la durée de
son
exécution, des efforts de plus courte portée,
lesquels à leur tour ne dispensent pas d'efforts
quotidiens, voire d'efforts plus ponctuels encore.
Nous pourrions d'ailleurs conserver cette
image en mémoire et se demander si cela ne
s'appliquerait pas à l'existence entière
: d'abord
quelques projets généraux de vivre, sinon
un seul
et unique projet, sous-tendant de multiples projets
secondaires, eux-mêmes sous-tendant de petits
projets quotidiens, chaque projet ayant son effort
à déployer.
Aussi est-ce peut-être faire un effort
qu'exister, que simplement exister. Ce l'est dans
la mesure où chaque jour l'on accepte toute la
peine qu'il faudra supporter pour mener son
existence à son terme. Cependant de cela nous
n'avons habituellement qu'une notion très floue,
puisque nous n'avons pas de but précis, sauf celui
d'aller jusqu'à la mort : cela comportera ses
joies
et ses douleurs, mais quelle sera la part
respective des unes et des autres, nous n'en savons
rien. Aussi la pénibilité, inévaluable,
peut-elle
ici être tenue pour "négligeable". C'est
pourquoi,
quoique la durée (D) soit très longue,
du moins
chacun de nous l'espère-t-il, exister n'est
généralement pas vécu comme un effort,
parce que
(P) tend vers zéro. Mais qu'une maladie
douloureuse, qu'une situation existentielle
délicate viennent rendre pénible l'existence
quotidienne, alors exister, vivre, tout simplement,
devient bel et bien un effort journalier - au moins
jusqu'à ce que le quotidien redevienne plus facile.
Nous pouvons donc dire de l'existence qu'elle
est une forme de l'effort.
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suite du texte, CLIQUER ICI.
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