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               SECTION II
                (Dynamique de l'effort.)

Pour revenir au titre et à la table des matières, CLIQUER ICI
 
 

                        - I-
 

 Après avoir, dans la première section, analysé
plus particulièrement l'effort en tant que
sentiment, pouvons-nous tenter d'en aborder la
dynamique? En effet, si nous distinguons
soigneusement l'effort du désir, l'effort ne peut
pas puiser sa force motrice dans l'objet vers
lequel il tend, puisque cela est précisément la
marque du désir. D'où tirera-t-il son énergie?
 Sans doute l'effort a-t-il toujours un but.
L'effort peut s'insérer dans l'accomplissement d'un
désir ; mais à l'intérieur de ce parcours l'effort
existe par lui-même. Encore une fois, sous peine de
se confondre avec le désir, de n'en être pour ainsi
dire que l'accomplissement mécanique il doit avoir
sa propre dynamique, indépendante de l'objet du
désir : il ne lui faut pas n'être qu'attirance.
 Non qu'il n'y ait aucune relation entre
l'effort et le désir ; ce dernier, par l'attirance
plus ou moins grande qu'il confère à notre action,
la facilite. L'effort sera d'autant moindre que le
corps est plus attiré vers son objet, que le désir
(ou "appétit") est plus grand : nous pourrions dire
du désir qu'il allège le corps, donc en diminue la
résistance, ce qui revient à atténuer l'effort. Le
désir ne fait qu'amoindrir l'effort en amenuisant
l'obstacle. Il ne remplace pas l'effort.
 Considérons le cas fort simple d'un promeneur.
Celui-ci, dans un premier temps, en envisageant
d'aller se promener, ne fait qu'obéir à son désir,
celui de s'aérer, de prendre de l'exercice ou
d'aller visiter un lieu qui lui plaît. Mais, une
fois ce désir posé et acquiescé, transformé en
volition, il reste à le réaliser. Quoique l'objet
de sa volonté (faire une promenade) lui soit
agréable, il ne dispense pas d'un effort à faire
pour le réaliser : interrompre la lecture de son
journal, s'extirper de son fauteuil, s'habiller
plus chaudement, se chausser... Sinon, en l'absence
de cet effort nécessaire, le temps s'écoulera
jusqu'à ce que, l'heure de la promenade étant
passée, cette volition ne devienne irrémédiablement
velléité.
 Mais ici, parce qu'il faisait beau, que
c'était dimanche et qu'il n'avait rien d'autre à
faire, qu'il ressentait le besoin de se détendre,
l'effort n'était pas très important, pas plus
peut-être que de lever le bras pour saisir quelque
chose : l'effort, grâce au désir, est négligeable
et peut même passer inaperçu.
 Mais que le temps soit moins clément, qu'une
fatigue anormale pèse ce jour-là sur notre
personnage, ou qu'il redoute de rencontrrer telle
ou telle personne sur le chemin de sa promenade, et
davantage d'effort sera nécessaire - parce que le
désir est moindre, dons l'obstacle du corps plus
pesant, plus "encombrant", plus difficile à
mouvoir.
 Il est ainsi possible d'établir toute une une
gradation dans l'effort nécessaire à réaliser une
action selon que le désir nous y pousse plus ou
moins.
 A titre d'exemples extrêmes, nous pourrions
proposer, d'abord, l'élan de deux amoureux qui se
retrouvent après une longue séparation : ils sont
sur le quai de gare, s'aperçoivent enfin, courrent
l'un vers l'autre... l'effort tend ici vers zéro,
parce que leurs corps, qui s'attirent mutuellement,
sont très allégés, comme aériens. (L'effort serait
pour chacun d'eux de patienter quelques secondes de
plus.)
 Mais considérons maintenant la marche du
condamné à mort : ici, le terme du voyage "alourdi"
infiniment le corps, en augmente terriblement la
résistance, jusqu'à le paralyser, le rendre de
plomb : le désir est ici nul, il n'y a que peur et
angoisse ; l'effort est extrème.
 Il ressort de ceci que l'effort est bien d'une
autre nature que les passions, que le désir ou la
crainte, quoique ils concourrent au mouvement en
modifiant la "pesanteur" de notre corps.
L'intensité du désir ou de la crainte, ou encore la
monotonie, l'ennui, de même qu'un état de
faiblesse, une maladie, viennent augmenter ou
alléger l'inertie de notre corps, sa résistance à
l'effort.
 
 

    * * *
 

 Il faut donc que l'effort contienne sa propre
dynamique. Quelle est-elle? C'est ce que nous nous
proposons d'aborder dans cette deuxième section.
 Nous savons que, pour Maine de Biran, l'effort
est l'union du corps et d'une force hyperorganique.
Mais il est resté très discret sur ce qu'était
cette force hyperorganique - sur sa nature.
 Faudrait-il alors dire de l'effort qu'il est
sa propre cause? L'effort peut-il être "causa sui"?

»
 
 
 

                         - II -
 

 Suivant attentivement la pensée biranienne,
nous nous sommes attachés à bien distinguer
l'effort du désir.
 Mais pour certains, l'effort ne semble pas
poser de problème particulier, parce qu'il ne
serait que le simple effecteur de la volonté et de
l'intellect. Il serait le serviteur docile de la
volonté... En ce cas, tout se simplifie : point
d'autonomie de l'effort, donc point besoin de lui
trouver une dynamique qui lui soit propre.

C'est ce qui apparaît dans la psychologie
thomiste.
 Les thomistes divisent l'acte volontaire en
douze phases (1) qui forment un va-et-vient entre
l'intelligence et la volonté. Six de ces phases
appartiennent à l'intelligence, six à la volonté
proprement dite. Comme nous allons le voir,
l'effort, s'il faut le considérer comme une faculté
propre, en est pour ainsi dire escamoté.
 Voici quelles sont ces douze phases de l'acte
volontaire, selon la psychologie thomiste,
énumérées dans l'ordre chronologique :

 1 - La CONCEPTION par l'intelligence d'un
objet comme bon.

 2 - L'éveil dans la volonté d'une COMPLAISANCE
envers cet objet, qui est la velleité.

 3 - L'EXAMEN par l'intelligence de l'objet
pour vérifier qu'il soit réellemnt bon pour moi hic
et nunc.

 4 - La complaisance se transforme alors en
INTENTION d'atteindre l'objet bon, qui devient
alors une fin.
 5 - La recherche par l'intelligence des moyens
capables d'y conduire.
 6 - La volonté consent aux moyens en vue de la
fin à atteindre (à moins qu'elle ne recule devant
la difficulté des moyens que lui a proposés
l'intelligence).

 7 - S'il y a plusieurs moyens, l'intelligence
DéLIBèRE (consilium) sur leur valeur à chacun
(...on ne délibère jamais sur la fin, mais
seulement sur les moyens).

 8 - La délibération se termine par un acte de
la volonté qui choisit le moyen : c'est L'éLECTION,
ou DéCISION. (Et c'est ici que la liberté de
l'homme a sa place).
 9 - L'intelligence organise les opérations
qu'il va falloir exécuter : c'est l'imperium.

 10 - La volonté met en oeuvre les facultés qui
doivent opérer : imagination, intelligence,
sensibilité et motricité.
   "La volonté met en oeuvre (...) soit
la sensibilité s'il s'agit de percevoir, soit la
motricité s'il s'agit d'accomplir des mouvements.
Cette phase est appelée usus activus, usage actif
des facultés par la volonté" (2).

 11 - L'EXéCUTION suit. "Les facultés agissent
selon leur nature, mais comme c'est sous
l'influence de la volonté, cette phase est appelée
usus passivus" (3).

 12 - Enfin, le bien est obtenu, ce qu'on nomme
JOUISSSANCE (fruitio).

 Dans une telle analyse de l'action humaine,
l'effort se trouve réduit à la portion congrue. On
ne sait s'il faut le mettre au compte de l'usus
activus ou de l'usus passivus : mais ni l'un ni
l'autre ne répondent à ce que nous entendons par
effort proprement dit. En fait, l'effort tel que
nous le comprenons se situerait précisément à
l'articulation de l'usus activus et de l'usus
passivus. L'effort n'a ici aucune autonomie, aucune
réelle fonction motrice, il n'est qu'un sentiment,
le sentiment de l'obstacle sur quoi s'exerce la
force.
 En fait, on a affaire à une théorie dite
idéo-motrice de l'acte : l'acte suit naturellement
l'idée, c'est à dire que le corps, passif, est à la
remorque de l'esprit, de la pensée. Cela ressort
nettement dans l'extrait suivant :
 "Enfin on a remarqué que, dans l'exécution
d'un mouvement physique, la volonté ne s'applique
pas au mécanisme physiologique : l'innervation, la
contraction des muscles.
 L'effort consiste simplement pour la volonté à
maintenir dans la conscience l'image de l'acte
global à effectuer (je vais me promener) : les
mouvements suivent en vertu de l'automatisme
psychologique, motricité des images, réflexes,
habitudes" (4).
 Une telle conception de l'acte est celle où la
volonté "fait son choix et se décide pour un parti
à prendre ; son ouvrage est alors de donner une
certaine impulsion à l'idée préférée ; là finit son
domaine et l'opération placée en dehors de la
volonté est tout entière confiée à l'automatisme"
(5).
 Or, c'est à cette théorie idéo-motrice que
s'est heurté Maine de Biran.
 En effet, si la volonté (prise dans son sens
le plus large, c'est à dire ce qui meut notre être)
ne s'applique qu'aux idées, "si notre action se
réduit à maintenir devant la conscience une idée
que nous voulons faire dominer et qui passera
ensuite à l'acte en vertu des lois générales de
l'union de l'âme et du corps" (6) alors disparaît
tout ce qui fait la spécificité du biranisme, c'est
à dire cette intime et indissociable coopération de
l'âme et du corps, ce fait primitif qui nous révèle
motre moi.
 Mais si, à côté de la volonté qui vise la fin
à atteindre et délibère sur les moyens, il est
quelque chose qui s'appelle effort et qui a sa
propre force, il faut nous interroger sur cette
dynamique de l'effort. Si l'acte ne suit pas
mécaniquement, automatiquement, les décisions de la
volonté, s'il est nécessité pour que l'acte
s'accomplisse la mobilisation de quelque chose que
nous nommons effort, il faut bien que celui-ci
puise en lui-même sa propre énergie, ailleurs en
tout cas que dans les motifs qui lui sont proposés
par la volonté.

»
 
 
 

-  I I I -
 

 Il se pourrait que le problème de la dynamique
de l'effort ne soit qu'un faux problème, parce que
l'effort puiserait son dynamisme dans la définition
même de l'être : être, ce serait s'efforcer d'être.
 Telle, nous semble-t-il, pourrait être la
réponse fournie à notre question par les systèmes
post-cartésiens de Spinoza et Leibniz. Ces deux
systèmes philosophiques ont eu de l'effort une
conception que nous pourrions qualifier
d'ontologique, en ce sens que l'effort
appartiendrait par essence à l'être.
 Chez ces deux philosophes, la découverte de
l'effort ne fait pas appel à l'expérience, et
surtout pas à l'expérience subjective, autrement
dit à l'introspection (7), mais l'effort est
attesté par la définition même qu'ils donnent de la
substance : il dérive directement de leur
conception de l'être. L'effort est une notion qu'un
kantien dirait "analytique".
 Aussi l'effort qu'ils décrivent est-il un
effort qui ne concerne pas exclusivement l'être
humain, ni même le vivant, mais tout ce qui existe.
 
 
 
 
 
 
 

     III - 1

SPINOZA
     ______

    L'effort sans effort.
 
 
 
 

 1. "Chaque chose, selon sa puissance d'être
(quantum in se) s'efforce de persévérer dans son
être" (8)
 En effet, les choses n'ont d'elles-mêmes
aucune tendance à la destruction, puisque les
choses singulières n'étant que des "modes par
lesquels s'expriment les attributs de Dieu" (9), il
doit s'y retrouver "la puissance de Dieu, par
laquelle Dieu est et agit" (10).
 C'est pourquoi  : "Une chose existe
nécessairement quand il n'existe nulle raison ni
cause qui l'empêche d'exister" (11).
 Si bien qu'il est de la nature de toute chose
qu'elle "s'oppose à tout ce qui peut supprimer son
existence; par conséquent, autant qu'elle le peut
et selon son être propre (quantum potest, et in se
est), elle s'efforce de persévérer dans son être
(in suo esse)" (12).
 
 

 2. Non seulement il est donc "inconcevable
qu'une chose tende à se détruire elle-même", mais,
de plus, cet effort est issu de la chose même - il
n'a pas d'autre origine que le fait que cette chose
existe.
 "L'effort (conatus) par lequel chaque chose
s'efforce de persévérer dans son être n'est rien en
dehors de l'essence actuelle de cette chose" (13).
 En effet, ainsi que le rappelle Spinoza dans
la démonstration de cette même proposition, les
choses ne "peuvent rien d'autre que ce qui suit
nécessairement de leur nature".

 Il en suit que nous possédons par l'effort une
certaine "liberté" (mais il nous faudra revenir sur
l'acceptation spinozienne de la liberté) puisque
notre effort ne jaillit que de nous même, que de
notre propre essence : "Personne ne s'efforce de
conserver son être à cause d'autre chose"(14)
 

 3. Cet effort de persévérer en son être est,
de tous les efforts, le premier, le plus important
de tous : "Nulle vertu ne peut être conçue comme
antérieure à celle-ci (à savoir : l'effort pour se
conserver)" (15).

 4 Or en tant que nous sommes esprit, en
quoi consistera cet effort qui est de persévérer en
son être? Il consistera bien évidemment en un
exercice de la raison, qui est tendance à
comprendre toujours plus clairement le monde.
 "Tout ce à quoi nous nous efforçons selon (ex)
la Raison n'est rien d'autre que comprendre
(intelligere); et l'esprit, en tant qu'il se sert
de la Raison, ne juge pas qu'autre chose lui soit
utile, sinon ce qui le conduit à comprendre" (16).
 Spinoza ajoute : "Or l'essence de la Raison
n'est rien d'autre que notre esprit, en tant qu'il
se comprend clairement et distinctement."(17).
 

 5 Cet effort de compréhension s'exercera
sur notre corps, puisque l'idée de notre corps est
l'unique objet de notre esprit - c'est dire qu'il
s'exercera à analyser nos appétits afin de n'être
plus passif mais actif, c'est à dire afin de
n'avoir que des idées adéquates de ce qui nous
anime - afin d'être cause adéquate. "J'appelle
cause adéquate celle dont on peut par elle-même
percevoir clairement et distinctement l'effet."(18)
 "Je dis que nous sommes actifs lorsque, en
nous ou hors de nous, il se produit quelque chose
dont nous sommes la cause adéquate, c'est à dire
(selon la définition précédente) lorsque de notre
nature il suit quelque chose que l'on peut
comprendre clairement et distinctement par elle
seule"(19).
 

 6 Le but ultime de ce déploiement de la
raison étant d'arriver au troisième genre de
connaissance, "qui progresse (ou procède...)
de l'idée adéquate de certains attributs de Dieu
jusqu'à la connaissance adéquate de l'essence des
choses."(20).
 Le but ultime sera donc de comprendre Dieu,
puisque "et plus nous comprenons les choses de
cette façon (21) et plus nous comprenons Dieu"
(22). Ce n'est qu'en parvenant à ce troisième genre
de connaissance que l'homme quitte le domaine de la
"servitude humaine" pour atteindre "la liberté
humaine".

 7 Nous parvenons ainsi à l'amour
intellectuel de l'esprit envers Dieu - qui est "ce
en quoi consiste notre salut, autrement dit la
béatitude ou liberté"(23).
 Car cet amour intellectuel de Dieu est
"l'action par laquelle l'esprit se considère
lui-même, et qu'accompagne l'idée de Dieu comme
cause" (24). Il est l'intuition de Dieu, c'est à
dire "l'action par laquelle Dieu, en tant qu'il
peut être expliqué par l'esprit humain, se
considère lui-même avec l'idée de soi-même ; et par
conséquent cet amour de l'esprit est une partie de
l'amour infini dont Dieu s'aime lui-même" (25).

 Qu'est-ce à dire sinon qu'une fois parvenus à
la pleine connaissance de nous-mêmes comme cause
adéquate, nous rencontrons nécessairement Dieu tel
"qu'il peut être expliqué par l'essence de l'esprit
humain considéré sous l'espèce de l'éternité" (26)
- et qu'alors nous sommes associés au regard que
Dieu porte sur lui-même, car "l'amour intellectuel
de l'esprit envers Dieu est l'amour même de Dieu,
dont Dieu s'aime lui-même" (27).

 "Et cet amour, ou Béatitude, est appelé Gloire
dans les Livres saints, non sans raison. Car, que
cet amour soit rapporté à Dieu ou à l'esprit, il
peut être justement appelé Satisfaction de l'âme,
laquelle, à la vérité, ne se distingue pas de la
Gloire" (28).
 

   * * *
 

 Indiscutablement, l'effort est une notion
majeure dans la pensée spinoziste. Nous dirons
toutefois qu'il s'agit d'un effort "ontologique"
puisqu'il découle directement et nécessairement de
l'être même de l'homme en tant que mode des
attributs divins.
 Il n'a pas d'autre cause que l'être.
 Mais alors, affirmer de l'effort qu'il
appartient à l'être même de l'homme, voilà ce que,
en termes kantiens, nous nommerions une proposition
"analytique" et non "synthétique" - puisque
entièrement déduite de la notion même de l'être.
Nous sommes ici à l'opposé d'une psychologie
empirique biranienne.

 Cependant, il est intéressant de noter que,
comme chez Maine de Biran, l'effort chez Spinoza
implique l'esprit et le corps. C'est qu'esprit et
corps ne sont pour lui que les modes différents
d'une même réalité.
 Aussi, pour Spinoza, "L'objet de l'idée
concernant l'Esprit humain est le Corps, autrement
dit un certain mode de l'Etendue existant en acte
et rien d'autre" (29).
 "D'où suit que l'homme consiste en un Esprit et en
un Corps, et que le Corps humain existe comme nous
le sentons" (30).
 Si bien que l'idée que nous avons de notre
effort ne se fait que par le corps puisque : "Comme
d'ailleurs l'esprit est nécessairement conscient de
soi par les idées des affections du corps, l'esprit
est donc conscient de son effort" (31).
 Ainsi, en un certain sens, l'on peut dire de
l'esprit qu'il prend conscience de lui (c'est à
dire de son effort) par le corps, ce qui n'est pas
sans annoncer Maine de Biran.
 "Par sentiments, j'entends les affections du
corps, par lesquels la puissance d'agir du corps
est augmentée ou diminué, aidée ou contenue, et en
même temps les idées de ces affections" (32).
 Aussi le spinozisme n'est-il pas un
dénigrement du corps, n'est-il pas ascétique.
 "Personne, dis-je, d'après les nécessités de
sa nature, mais contraint par des causes
extérieures, n'éprouve d'aversion pour les
aliments, ni ne se donne la mort (33).

 Toutefois, à la différence de Maine de Biran,
cet effort n'est évidemment en rien cette intime et
indissociable union de l'âme au corps, et encore
moins ce fondement de la liberté qui nous
extrairait de la causalité par nécessité.
 Certes, l'effort que fait la raison a pour
finalité la liberté : "Nous parvenons ainsi à
l'amour intellectuel de l'esprit envers Dieu - qui
est "ce en quoi consiste notre salut, autrement dit
la béatitude ou liberté" (34). Cependant cette
cause finale n'est pas extérieure à nous, mais
contenue dans notre définition : en tant que mode
de la pensée nous ne pouvons que tendre à toujours
davantage de compréhension du monde. De plus, il
s'agit de cette espèce de liberté propre au
spinozisme qui se définit ainsi : "Est dite libre
la chose qui existe d'après la seule nécessité de
sa nature et est déterminée par soi seule à agir"
(35).
 En aucun cas, il ne pourrait s'agir d'une
liberté qui "créerait du neuf...", d'une liberté
qui nous inviterait à émettre l'hypothèse d'une
quelconque force "hyperorganique".
 Spinoza est l'héritier de cette problématique
cartésienne qu'est la séparation des deux
substances :
 "Ni le corps ne peut déterminer l'esprit à
penser, ni l'esprit ne peut déterminer le corps au
mouvement ou au repos, ou à quelque chose d'autre
(s'il en est)" (36). Aussi bien, à l'inverse de
Maine de Biran, Spinoza ne distingue-t-il pas
fondamentalement des mots comme effort, volonté et
surtout désir
 "Cet effort, quand il se rapporte à l'esprit
seul, est appelé Volonté; mais quand il se rapporte
à la fois à l'esprit et au corps on le nomme
Appétit. (...) D'ailleurs, entre l'Appétit et le
Désir, il n'y a aucune différence, sinon que le
désir se rapporte généralement aux hommes en tant
qu'ils sont conscients de leurs appétits, et c'est
pourquoi il peut être ainsi défini : le Désir est
l'appétit accompagné de (cum) la conscience de
lui-même" (37).
 

 Si bien qu'au total, si l'effort est bien chez
Spinoza "ma propriété", s'il est bien moi,
puisqu'il vient de moi et de moi seul (38), il ne
me "fonde" pas. Bien que l'esprit prenne conscience
de son effort par son corps, l'effort n'est
évidemment pas chez Spinoza ce qui est à l'origine
de l'aperception du "moi" en tant qu'être agissant
et libre. La liberté ne s'obtient que par la
compréhension de la nécessité de toute chose :
"Dans la mesure où l'esprit comprend toutes les
choses comme nécessaires, il a sur les sentiments
une puissance plus grande, autrement dit il est
moins passif" (39) - donc plus actif, donc plus
libre. Certes, il faut que l'esprit fasse un effort
pour comprendre la nécessité de toutes choses, mais
cet effort n'est pas une finalité en soi, ni n'a en
soi de valeur révélatrice sur notre condition. De
plus, cet effort n'est moi qu'en tant que je suis
une modalité d'un attribut divin, donc que
s'exprime Dieu à travers moi.

   Car en définitive : "Il n'y a dans
l'esprit aucune volonté absolue ou libre ; mais
l'esprit est déterminé à vouloir ceci ou cela par
une cause, qui est aussi déterminée par une autre,
celle-ci à son tour par une autre, et ainsi à
l'infini" (40).
 
 
 
 
 

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    III - 2

LEIBNIZ
    ______
 
 

   L'effort "inquiet".
 
 
 
 
 

 Plus encore que dans le système de Spinoza,
chez Leibniz la notion d'effort trouve très tôt sa
place dans l'ontologie de la substance, puisque non
seulement l'effort qualifie la substance mais, bien
plus, il la définit, il la constitue.
 Chez Spinoza l'effort était la "vertu
première" de la substance : " Nulle vertu ne peut
être conçue comme antérieure à celle-ci (à savoir :
à l'effort pour se conserver)" (41). Chez Leibniz
l'effort détermine la substance - dans la mesure où
l'effort correspond à ce qu'il nomme entéléchie,
c'est à dire cette "force ou puissance" qu'a la
substance à développer dans le temps les prédicats
qui étaient contenus en elle "de toute éternité".
 "Et par force ou puissance, je n'entends pas
le pouvoir ou la simple faculté qui n'est qu'une
possibilité prochaine pour agir, et qui étant comme
morte même ne produit jamais une action sans être
excitée par dehors, mais j'entends un milieu entre
le pouvoir et l'action, qui enveloppe un EFFORT
(c'est nous qui soulignons), un acte, une
entéléchie, car la force passe d'elle-même à
l'action en tant que rien ne l'empêche. C'est
pourquoi je la considère comme étant le constitutif
de la substance, étant le principe de l'action, qui
en est le caractère" (42).
 Cette force, cette activité de la substance
est cela qui à la fois détermine la succession des
prédicats au sein de la substance et lui assure la
permanence.

 Ce dynamisme qui a tant d'importance dans le
système de Leibniz découle de la notion qu'il s'est
formé de l'idée de substance. Deux idées sont
essentielles à cette compréhension.
 Premièrement, dans la notion de substance,
Leibniz attache moins d'importance à l'idée de
substratum, de cela qui se tient par soi seul, qui
donc n'a besoin d'aucune autre chose pour exister
qu'à l'idée du lien du prédicat à son sujet. (La
substance selon Leibniz se distingue de la
substance de Spinoza, pour qui la substance, par
définition "causa sui", ne peut être que Dieu : les
créatures n'en sont que des modifications. Leibniz
s'oppose contre cette conception restrictive de la
substance : "Dirons-nous avec un certain novateur
trop connu que Dieu est la seule substance dont les
créatures ne soient que les modifications?" (43).
 Il minimise l'idée d'"inférence d'une
existence indépendante"(44) au profit du rapport de
l'attribut au sujet.
 Ce qui caractérise essentiellement la
substance, c'est le fait qu'elle puisse être le
sujet d'attributs multiples et n'être elle-même
l'attribut d'aucun autre sujet. "Quand plusieurs
prédicats peuvent être attribués à un sujet, et
quand celui-ci ne peut être à son tour attribué à
aucun autre sujet, nous appelons le sujet une
substance individuelle" (45).
 Voilà en quoi elle peut être dite sub-stance :
derrière elle, sous elle, il n'existe pas d'autre
fondement logique possible ; son existence est
l'ultime jugement que l'on peut prononcer sur elle
: elle est. Grand, petit, bon, méchant, voici des
attributs que l'on peut dire de Pierre, Paul,
Philippe ou Jacques. Mais Pierre, Paul ou Jacques
ne peuvent être dits que d'eux-mêmes : ils
existent, un point c'est tout. Ils sont donc des
substances.
 L'existence n'a effectivement besoin de rien
d'autre pour exister puisque "nous concevons
plusieurs prédicats dans un seul et même sujet, et
que c'est là tout ce qu'on entend par les mots de
soutien ou de substratum" (46). Nous avons ici une
conception purement logique de la substance.

 Deuxièmement, Leibniz fait remarquer qu'est
attaché à la notion de substance l'idée de
permanence, de persistance dans le changement,
serait-ce parce qu'il n'existe changement que s'il
y a quelque chose qui change, ce quelque chose
pouvant être appelé sujet, ou substance : car le
changement n'est jamais qu'une relation de sujet à
prédicat mais "appliquée à ce qui est dans le
temps" (47).
 Que Pierre soit allé hier à Paris, voilà qui
était un prédicat de Pierre, comme le fait qu'il
soit grand, sauf que celui-là (son voyage à Paris)
n'aura duré que l'espace de quelques heures tandis
que sa taille lui appartient pour une durée de
temps plus étendue - mais, remarquons-le, ne lui a
pas toujours appartenu, puisque Pierre n'a pas
toujours été grand : c'est bien dire qu'il n'y a
pas de différence de nature entre le prédicat
"taille de Pierre" et le prédicat "est allé à
Paris". De même, que Paul aille demain à Lyon,
voilà qui est aussi un prédicat de Paul - sauf que
celui-ci est encore à venir.

 Ainsi, les différents attributs qu'a une
substance selon la durée sont des prédicats de
cette substance ; chacun de ces prédicats a beau
n'avoir appartenu à la substance que l'espace d'un
moment, il n'en est pas moins de toute éternité un
prédicat de la substance. Si bien que tout ce qui
m'est arrivé comme tout ce qui m'arrivera est
contenu dans ma notion de sujet.
 "Si nous voulons soutenir que je suis la même
personne que j'étais, nous ne devons pas nous
contenter de la pure expérience interne, mais avoir
une raison a priori. Ce ne peut être que ce fait,
que mes attributs présents et passés sont des
prédicats du sujet" (48).
 Cest pourquoi, même si j'étais seul au monde
avec Dieu il n'y aurait rien de changé, puisque
(comme pour toute autre substance) la succession de
nos prédicats découle nécessairement de notre
notion, puisqu'elle est de toute éternité contenue
dans notre notion, elle est indépendante de toute
cause extérieure.
 En résumé, la substance est ce qui ne peut
être que sujet et non prédicat, ce qui a des
prédicats et persiste à travers le changement (49).
 
 

   * * *
 

 De ce qui précède découle tout naturellement
ce que Leibniz entend par activité de la substance
: c'est ce passage d'un prédicat à un autre, ou,
pour mieux parler, cette expression des prédicats
d'une substance selon l'ordre du temps.
 Puisque la substance contient par nature tous
ses prédicats, et que ces prédicats se "déroulent"
dans le temps, il faut bien qu'il y ait "une force,
une puissance" qui préside à ce déroulement.
 En effet, pour nous, pour notre conception
commune de la réalité, la succession des prédicats
se fait selon l'ordre des événements, selon
"l'histoire" qui est une longue succession de
relations de cause à effet, chacun de nos prédicats
n'étant que la conséquence de nos relations avec le
reste du monde : pour développer nos prédicats,
nous n'avons, selon notre conception commune du
monde, qu'à nous laisser aller au monde, nous
laisser influencer par lui.
 Mais, pour Leibniz, tout ce qui doit m'arriver
est déjà contenu en moi (comme le bourgeon est
contenu dans la graine, et en est, à proprement
parler, son entéléchie), puisque les événements que
je vais vivre ne me sont que des prédicats
indépendants du reste du monde. Il faut donc bien
que je sois habité, pénétré, sous-tendu par une
activité qui déploie ces prédicats. L'effort sera
précisément cette activité, cela qui me pousse à
aller d'un prédicat à un nouveau prédicat, il sera
une "inquiétude".
 Notons que cette activité de la substance est
universelle ; elle ne concerne pas seulement
l'homme ou le monde vivant. Car il n'y a de
substance que s'il y a activité - puisque sans
activité une substance cesserait d'avoir de
nouveaux attributs selon la durée et dès lors
cesserait d'exister. L'immobilité n'est qu'une
illusion. Ce n'est que parce que certaines
substances déploient très lentement leurs prédicats
qu'elles nous paraissent immobiles.
 Parce que cette succession des prédicats forme
dans le temps une série causale Leibniz en arrive à
comparer la succession des prédicats d'une
substance à des séries de nombres en arithmétique,
où, "étant donné le premier terme et la loi de
progression, le reste des nombres naît dans
l'ordre" (50). Toutefois, "la seule différence est
que dans les successions l'ordre est temporel,
tandis que dans les nombres l'ordre est celui de la
priorité logique" (51).
 Ce qui fait dire à Russel que Leibniz va
parfois si loin dans cette direction qu'il se
rapproche de la théorie de Lotze pour qui les
choses étaient des lois (52) : en effet, puisque
tous les prédicats d'une substance donnée forment
une série unique et inaltérable, qu'avons-nous
encore besoin de définir la substance comme un je
ne sais quoi d'immobile qui supporterait des
attributs ; ce que nous entendons par substance ne
se pourrait-il pas bien mieux définir par la série
elle-même?
 Leibniz ne va évidemment pas dans ce sens, qui
aurait précisément pour conséquence d'évacuer la
notion d'activité, d'effort. (La suite des nombres
se fait sans effort...). Réduire la monade à la
somme de ses prédicats selon leur ordre
d'expression, ce serait nier un sujet.
 
 

   * * *
 

 Que concluerons-nous de la notion d'effort
chez Leibniz?
 Outre son étrangeté, son apparence de paradoxe
logique, l'effort chez Leibniz ne nous fait pas
ilusion. L'effort de la substance leibnizienne a
quelque chose d'occulte, d'ésotérique, qui est bien
éloigné de notre problématique de l'effort. Il
n'est évidemment en rien cette action de l'âme sur
le corps qui fonde notre moi. Chez Leibniz la
séparation des substances est totale.
 D'autre part, il est remarquable que la notion
d'activité a chez Leibniz deux significations,
selon qu'elle sert à définir les substances d'une
manière générale ou qu'elle qualifie une monade
particulière, opposée alors à la notion de
passivité.
 Toute substance, nous l'avons vu, est active,
sous peine de cesser d'être. Mais, par ailleurs,
Leibniz distingue, pour chaque monade, activité et
passivité, assez à la manière de Spinoza. Les
monades diffèrent selon qu'elles ont des
perceptions plus ou moins claires : lorsque la
perception gagne en clarté, on la dit active, et
lorsqu'elle perd en clarté, on la dit passive.
 "Prenant l'action dans la rigueur
métaphysique, pour ce qui arrive à la substance
spontanément et de son propre fond, tout ce qui est
proprement une substance ne fait qu'agir, car tout
lui vient d'elle-même après Dieu; n'étant point
possible qu'une substance créée ait de l'influence
sur une autre. Mais prenant l'action pour un
exercice de la perfection et la passion pour le
contraire, il n'y a de l'action dans les véritables
substances que lorsque leur perception (car j'en
donne à toutes) se développe et devient plus
distincte, comme il n'y a de passion que
lorsqu'elle devient plus confuse ; en sorte que
dans les substances capables de plaisir et de
douleur, toute action est un acheminement au
plaisir et toute passion un acheminement à la
douleur" (53)
 Dans cette optique, l'effort de la monade,
assez semblable en cela à l'effort chez Spinoza,
est de tendre "vers un état plus parfait que le
précédent, c'est à dire une tendance à des
perceptions plus distinctes. Sans doute cette
tendance n'est pas toujours entièrement satisfaite,
mais elle l'est toujours jusqu'à un certain point"
(54).

 Aussi, concernant le problème des relations de
l'âme et du corps, Leibniz exclut toute influence
réelle de l'âme, c'est à dire de l'esprit, sur le
corps. Notre corps n'est jamais qu'un assemblage de
monades, en nombre infini, et notre esprit n'est
lui aussi qu'une monade, étant entendu que toutes
ces monades, qui "n'ont point de fenêtres, par
lesquelles quelque chose y puisse entrer ou en
sortir" (55) n'interagissent en aucune manière
l'une sur l'autre, mais déploient chacune leur
propre succession de prédicats - laquelle
succession est préordonnée de manière à former un
tout harmonieux, selon la théorie de l'harmonie
préétablie.
 L'on dira pourtant que l'esprit domine les
monades qui constituent notre corps en ce sens
qu'il a des perceptions plus claires, donc qu'on
peut trouver en l'âme des raisons de ce qui arrive
au corps, l'inverse n'étant pas vrai, le corps
évoluant passivement parce qu'il n'a pas de
perception claire. "Le corps dépend de l'esprit en
ce que la raison de ce qui arrive dans le corps
doit se trouver dans l'esprit" (56).

 Puisque l'effort ne se justifie que s'il y a
obstacle, donc résistance à vaincre, nous notons
que, chez Leibniz, ce sont justement ces notions de
perception plus ou moins claire, plus ou moins
confuse qui expriment l'idée de résistance de la
matière (materia prima) : "Les substances ont une
matière métaphysique ou un pouvoir passif en tant
qu'elles expriment quelque chose confusément" (57).
La matière, c'est cette perception confuse de
l'infinité des autres monades qui elles aussi
expriment le monde de leur point de vue. Cette
matière est résistance, puisqu'elle est ce sur quoi
va s'appliquer la monade dans son effort de
perception claire. La passivité cause une
résistance à une nouvelle perception dans la monade
(58).
 Ce qu'a à vaincre la substance dans son effort
c'est cette enveloppe de perceptions confuses, au
sein de laquelle elle en approfondit, en éclaircit
certaines. Or cette enveloppe de perceptions
confuses lui apartient en propre - elle fait partie
de sa notion ; d'une certaine manière, on peut dire
qu'elle lui est principe d'individuation, au sens
où, pour les scolastiques, la matière était
principe d'individuation.
 

  ____________________________
 
 
 
 
 
 
 

    III - 3

MALEBRANCHE
      __________
 

    L'effort illusoire?
 
 
 

 Un degré de plus dans le rationalisme
post-cartésien, et nous aboutissons à la négation
même de l'effort.
 Non seulement les efforts que nous croyons
percevoir ne sont qu'illusion, mais c'est la notion
même de cause qui est illusoire : Dieu seul meut
les corps et les esprits. Ce que nous croyons être
la cause d'un mouvement n'est qu'un événement à
l'occasion duquel Dieu met en mouvement les corps.
On reconnait là l'occasionnalisme malebranchien.
 "Mais je vois bien ce qui te trompe encore,
c'est que pour remuer ton bras il ne suffit pas que
tu le veuilles, il faut pour cela que tu fasses
quelque effort. Et tu t'imagines que cet effort,
dont tu as le sentiment intérieur, est la cause
véritable du mouvement qui le suit : parce que cet
effort est fort et violent, à proportion de la
grandeur de cet effort. Mais, mon Fils, vois-tu
clairement qu'il y ait quelque rapport entre ce que
tu appelles effort et la détermination des esprits
animaux dans les tuyaux des nerfs qui servent aux
mouvements que tu veux produire? Ne t'arrête plus
au principe de tes erreurs dont je t'ai déjà montré
la fausseté en tant de manières. Crois ce que tu
conçois clairement, et non pas ce que tu sens
confusément : mais ne sens-tu pas même que souvent
tes efforts sont impuissants (59) : autre chose est
donc effort, et autre chose efficace." (60)
 Une telle opinion découle naturellement de la
philosophie malebranchiste, pour qui toute créature
est nécessairement sans efficace : Dieu seul est
cause, les causes apparentes que nous croyons
découvrir en nous ou dans le monde n'étant que les
occasions de son action. Aussi, puisqu'un corps ne
peut en mouvoir un autre, a fortiori notre pensée
ne peut-elle agir sur notre corps.
 Refléchissant sur l'occasionnalisme, F. Alquié
(61) y décèle deux sources. D'abord,
l'occasionalisme répondait au désir de glorifier
Dieu et d'abattre l'orgueil humain, ainsi que de
ruiner toute conception héritée du paganisme qui
reconnût à la nature quelque force et quelque
puissance, conception encore présente chez les
scolastiques.
 Secondement, l'occasionnalisme permettait de
résoudre les difficultés engendrées par un
cartésianisme poussé à l'extrême, qui rendait
incompréhensible la possibilité d'une interaction
entre la substannce pensante et la substance
étendue. En outre, F. Alquié note que le
cartésianisme, par sa théorie  de la discontinuité
du temps, rendait impossible la théorie d'une
véritable causalité, puisque ce qui se passe à un
moment donné du temps ne saurait contenir la raison
de ce qui se passe à l'instant suivant.
 
 
 

    * * *
 

 Mais, si Malebranche nie la réalité de
l'effort en tant qu'expression de la volonté
  qui commande au corps, lui accorde-t-il
au moins une réalité à l'intérieur de nous-mêmes,
de notre conscience?
 Il ne le semble pas non plus.
 Ce qui meut la volonté, c'est, selon
Malebranche, le seul désir du bonheur (c'est
pourquoi l'on a pu dire de Malebranche qu'il était
un hédoniste). La volonté n'est autre chose que le
mouvement naturel et continuel de l'âme vers le
bien.
 S'opposant totalement aux quiétistes, qui
estimaient que l'amour de Dieu devait être un pur
amour, totalement désintéressé, Malebranche
enracine l'amour de Dieu dans notre recherche du
bonheur : "Le désir de bonheur est un motif naturel
que Dieu met sans cesse en moi, et qu'il ne met pas
en moi afin que je m'arrête en moi, que je me
repose et que je me complaise en moi, mais afin que
je sorte de chez moi comme n'étant pas à moi-même
la cause de ma perfection et de mon bonheur". (62)
 Amour, volonté, désir de Dieu et désir d'être
heureux ne sont pour Malebranche qu'une seule et
même chose.
 Aussi l'amour-propre n'est-il pas, en soi,
foncièrement mauvais, bien au contraire, mais à
condition qu'il soit l'amour de son plaisir et non
pas l'amour de son corps. Car un tel amour propre
bien conçu, éclairé par la raison, nous mènera
nécessairement à Dieu, qui est la véritable cause
de notre plaisir.
 C'est pourquoi l'on a aussi pu parler d'un
ascétisme hédoniste chez Malebranche. Dès lors
qu'on aura rapporté le plaisir à sa véritable
cause, qui est Dieu, il s'agira de de renoncer à
ces plaisirs immédiats du corps ou des objets
matériels, de renoncer aux plaisirs fugitifs de
cette vie pour n'accorder de l'importance qu'à ceux
que nous offre ou nous offrira Dieu.
 Le plaisir est bien chez Malebranche le seul
motif de notre conduite, et même la grâce de Jésus
Christ ne peut agir en nous qu'en se présentant
comme plaisir.

 Ainsi, nous le voyons, absolument nulle trace
d'un effort nécessaire chez Malebranche puisque
même le bien que nous faisons, même notre conduite
morale ne répondent qu'à ce que certains
contemporains appelleraient le "principe du
plaisir".
 Cependant, Malebranche ne peut évidemment pas
nier la liberté de l'homme, s'il veut maintenir
notre responsabilité. Aussi ce sera peut-être dans
sa théorie de la liberté qu'on pourra découvrir la
notion d'effort.
 Non pas que cette liberté contiendrait en
elle-même un dynamisme par où l'on pourrait
réintroduire la notion d'effort, puisque, nous
l'avons-vu, si nous sommes toujours en mouvement,
toujours en quête, c'est à cause de cet impérieux
désir qui nous pousse à sans cesse aller plus loin
dans le plaisir, aucun objet fini ne parvenant à
nous rassasier. (C'est ainsi que Malebranche
aboutit lui aussi à mettre en lumière l'inquiétude
fondamentale de l'âme humaine, qui, aiguillonnés
que nous sommes par la soif d'infini, nous interdit
de rester en repos.)
 Mais la liberté de l'homme se manifeste dans
les moyens auxquels il s'arrête pour atteindre au
bonheur (nous retrouvons ici l'adage scolastique :
la délibération porte sur les moyens et non sur les
fins). Chaque homme est libre de consentir ou de ne
pas consentir à tel moyen : la liberté chez
Malebranche se situe au niveau du consentement.
De cette liberté, on a pu dire qu'elle n'est
"qu'arrêt et repos" (63). Notre liberté ne se situe
que dans le jugement que nous portons sur les
plaisirs qui nous sollicitent, jugement qui nous
fait nous y arrêter ou nous en détourner.
 Aussi, dans le système de Malebranche, sans
doute situerions-nous l'effort dans ce jugement
que, dans notre marche vers le bonheur, nous
portons sur les plaisirs. L'effort chez Malebranche
serait essentiellement un effort de discernement.
C'est que, tout proche de la pensée de Descartes,
Malebranche, dans sa "Recherche de la vérité" nous
met en garde contre la précipitation du jugement,
contre les idées confuses. Il ne faut se rendre
attentif qu'aux idées claires que chacun porte en
soi-même.
 Et sans doute est-ce là, dans cet effort de se
rendre attentif aux idées claires et de se
détourner des idées séductrices qui semblent avoir
facilement réponse à tout mais qui n'ont aucune
consistance que l'on pourra trouver une notion
d'effort. Effort intellectuel certes mais qui,
puisque la liberté se définit par le jugement que
nous portons sur la qualité - la "valeur" - des
plaisirs qui nous sont offerts, se répercutera sur
notre conduite pratique.
 Encore convient-il de nuancer cette manière de
voir. Pour Descartes ces idées claires sont bien en
nous, elles sont un mode de notre pensée, dont nous
sommes assurés de leur vérité que par la théorie de
la véracité divine : Dieu qui a mis en moi cette
idée ne saurait être trompeur.
 Pour Malebranche, à l'inverse, l'idée n'est
pas un mode de ma pensée : elle lui est extérieure,
à l'inverse de nos sensations. L'idée claire n'est
qu'en Dieu et ce qu'on appelle l'attention ne fait
que l'apercevoir en lui.
 Notre esprit se borne à apercevoir en Dieu
l'infinité des idées, idée étant à prendre ici dans
un sens platonicien d'archétype. Ni notre esprit
humain ne les contient, à la différence de
l'innéisme cartésien, ni a fortiori ne les
crée-t-il lui-même.
 Si bien que l'effort que Malebranche reconnaît
à l'homme serait, en fin de compte, surtout un
effort d'attention.

»
 
 

     IV
 
 
 
 
 

 Résumons-nous.
 Après avoir regretté l'absence d'une véritable
autonomie de l'effort dans la philosophie thomiste,
nous l'avons découvert, contenu dans la notion même
de l'être, chez deux philosophes du XVIIe siècle,
Leibniz et Spinoza ; mais nous ne sommes pas
pleinement satisfait de cette déduction, parce que
l'effort dont ils nous parlent est trop éloigné de
cet effort subjectif que nous ressentons lorsque
nous pensons ou disons "faire un effort", cet
effort qui, nous l'écrivions au début de ce
Mémoire, est comme la poutre transversale qui
maintient ensemble liberté et volonté humaines. De
plus, la lecture de Malebranche nous a indiqué
comment, poussées à l'extrême, les philosophies
rationnalistes post-cartésiennes pouvaient amener
sinon à la quasi négation de l'effort.

 Pourtant, si nous attribuons à l'effort un
dynamisme propre, il lui faut bien un "moteur".
 Serait-ce alors que l'effort est une réalité
indépendante de l'individu, à laquelle l'individu
ne ferait que participer? L'effort n'aurait pas à
puiser sa force en l'homme, puisqu'il préexisterait
à l'homme.
 Par exemple, l'effort serait comme un principe
actif immanent à l'univers. L'affirmer, ce sera la
position "hylozoïste" des stoïciens.
 Ou bien il trouverait sa source jaillissante
en un autre monde, celui de Dieu et de la grâce. Ce
sera la position augustinienne.
 
 
 
 

            -   IV -
 

   SAINT AUGUSTIN
   _____________
 
 
 
 

 A l'écoute attentive de lui-même, l'auteur des
Confessions ne pouvait qu'être sensible au problème
moral dans son ensemble, et tout particulièrement
au problème de la volonté.
 Si, comme il a pu être dit (64), ce n'est
qu'avec le christianisme qu'est vraiment apparu une
doctrine de la volonté et du libre arbitre, saint
Augustin en fut sûrement l'un des plus profonds
instituteurs.

 Toutefois, il faut d'emblée renoncer à trouver
chez Augustin une théorie de l'effort qui réunirait
le corps et l'âme. Seul l'effort moral mérite son
atention, parce qu'il est le seul à poser problème,
à l'inverse de l'effort moteur qui, pourrait-on
dire, s'accomplit "sans effort", ainsi qu'en
atteste ce passage des Confessions où saint
Augustin se lamente sur le peu d'efficacité du
vouloir dans la sphère morale, par opposition à sa
toute puissance sur les mouvements du corps :
 "D'où vient ce prodige, et quelle en est la
cause? L'âme donne des ordres au corps et elle est
obéie sur-le-champ ; elle se donne des ordres à
elle-même et se heurte à une résistance. L'âme
donne l'ordre à la main de se mouvoir, et si grande
est la facilié de cette opération qu'à peine
distingue-t-on entre l'ordre et son exécution.
Cependant l'âme est âme, et la main est corps.
L'âme commande à l'âme, qui ne lui est pas
étrangère, de vouloir et celle-ci n'agit pas. D'où
vient ce prodige et quelle en est la cause?" (65).

 Si effort il y a chez saint Augustin, c'est
donc à l'intérieur de l'âme (traduisons : de
l'esprit) qu'il se situe. Et puisque c'est lorsque
l'âme se commande à elle-même que rien ne va plus,
c'est déjà que l'âme n'est pas une, qu'elle n'est
pas d'un bloc, mais qu'elle est divisée. L'effort
est le signe d'un partage, d'une fracture de l'âme.
 D'un côté, en effet, il y a la volonté, qui
n'est jamais que l'expression d'une attirance vers
le bien, "delectatio" (66).
 Mais, hélas, d'un autre côté, il y a la
concupiscence, qui ne nous fait voir le bien que
dans les choses de ce monde, et nous gouverne,
ainsi que l'exprime l'apôtre Paul : "Je vois dans
mes membres une autre loi qui lutte contre la loi
de ma raison et qui me rend captif du péché qui est
dans mes membres : malheureux que je suis!... qui
me délivrera de ce corps de mort?" (67). L'âme est
comme prisonnière de son corps.

 Et pourtant, tout n'est pas perdu, puisque
l'âme reconnaît le caractère instable, transitoire
de ces objets : ils n'ont pas d'être véritable.
Seules les réalités intelligibles, qui sont
immuables, nécessaires, éternelles, ont l'être et
donc la vérité. Et comme l'homme, aussi contingent
et transitoire que les choses qui l'environnent, ne
pourrait pas étre lui-même la source de ces
connaissances vraies, c'est donc que la vérité est
transcendante à la raison, "qu'il y a dans l'homme
quelque chose qui passe l'homme" (68) ; ce quelque
chose est ce qu'on nomme Dieu.
 Aussi est-ce vers Dieu que devrait tout
naturellement se porter notre volonté, qui ne
cherche que le bien. Malheureusement, conséquence
du péché originel, l'âme, au lieu de diriger le
corps, est dirigée par lui.
 Non pas conséquence logique, "sui generis",
mais châtiment voulu par Dieu. Cette infirmité de
l'homme d'aujourd'hui (qui n'est pas le même que
l'homme tel qu'il fut primitivement créé par Dieu)
n'est qu'un châtiment de la faute originelle (69).
Le corps ayant pris la prépondérance sur l'âme,
celle-ci se tourne vers la matière, et crée donc
des sensations et des images en rapport avec cette
matière. (C'est qu'en effet, dans la psychologie
augustinienne, l'âme tire de sa propre substance
une image semblable à l'objet qu'elle vise, pour
former ce qu'on appelle sensation. L'âme est active
dans la sensation.)
 "Epuisée par cette perte de substance, revêtue
d'une croûte d'images sensibles, l'âme cesse
bientôt de se reconnaître ; elle en arrive à ne
plus croire qu'à la réalité de la seule matière, et
à se prendre elle-même pour un corps. C'est cela,
et non pas le corps, qui est le tombeau de l'âme,
et tel est aussi le mal dont il lui faut se
libérer" (70).
 Ainsi, saint Augustin, par cette doctrine
fortement platonicienne, échappait pourtant à un
dualisme qui abaisserait le corps - tel celui des
manichéens qui l'avait fortement attiré en sa
jeunesse (71). Ce n'est pas le corps qui est
mauvais en soi, mais la visée de l'âme, qui
s'arrête au corps.

 Dès lors, comment l'âme se libérerait-elle par
elle-même, puisque le corps borne en quelque sorte
son horizon? Puisque, pire encore, elle est devenue
à force de ne plus penser qu'au corps, sa propre
prison?
 C'est, bien sûr, la grâce, envoyée par Dieu
pour éclairer l'homme, qui va le secourir. La
grâce, nécessaire au libre arbitre de l'homme, va
lui permettre de résister à la concupiscence.
 Dans le choix entre concupiscence et élan vers
Dieu, le concours de la grâce est indispensable,
qui apporte à notre nature trop faible le
supplément de force et le coefficient d'amour qui
lui sont nécessaires. "Initiative divine, la grâce
précède donc en nous tout effort efficace  pour
nous relever" (72).
 Toutefois, la grâce respecte le libre arbitre
de l'homme : elle est comme une poussée, un élan
qui lui est donné pour effectuer le bien dont l'a
éloigné le péché en le rendant assujetti à la
matière.
 "Sans la grâce on peut connaître la Loi; avec
elle on peut en outre l'accomplir" (73).
 La grâce a donc bien rapport avec l'effort :
peut-être même peut-on dire que chez Augustin,
l'effort est le "signe" de la grâce - il est
l'incarnation de la grâce. Une théorie
augustinienne de l'effort serait essentiellement
une théorie de la grâce.
 
 
 

   * * *
 

 Mais l'on sait à quelles difficultés allait
mener cette doctrine de la grâce - qui avait en
partie été suscitée par l'éristique anti-pélagienne
: l'homme ne se sauve pas par ses propres efforts.
 En insistant sur le peu d'effet des efforts
personnels de l'individu et sur l'efficacité unique
de la grâce - non seulement la grâce est nécessaire
à la vertu, mais la vertu n'existe que par elle -
(74), Augustin en arrive à penser la pure gratuité
de la grâce, qui n'est aucunement en rapport avec
nos mérites. La logique est du côté de saint
Augustin : si nos mérites ne dépendent que de la
grâce, la grâce ne peut certes pas dépendre de nos
mérites, sous peine d'un cercle vicieux. Et
puisqu'à l'évidence les mérites ne sont pas
également répartis parmi les hommes, c'est que nous
sommes prédestinés. Dieu nous choisit avant que
nous ne le choisissions, et de ce choix dépendent,
sur terre la qualité de notre vie morale, dans
l'éternité notre salut.
 "En conséquence, si notre vie bonne n'est rien
d'autre qu'une grâce de Dieu, la vie éternelle
aussi, qui est la récompense de la vie bonne, est
sans aucun doute une grâce de Dieu ; elle est en
effet donnée gratuitement, puisque ce dont elle est
la récompense a été donné gratuitement." (75). Car,
en définitive, "la première grâce consiste à
pouvoir accéder à la grâce" (76).
 Libre arbitre et serf arbitre, grâce efficace
et grâce suffisante, la controverse n'allait pas
cesser de tourmenter la théologie chrétienne,
prenant un tour particulièrement aigu aux XVIe et
XVIIe siècles, avec la réforme protestante et le
Jansénisme. Saint Augustin, avait sinon ouvert, du
moins précisé les termes d'un débat qui allait
s'installer dans le christianisme pour des siècles.
 
 
 
 
 
 

        -V-

   LES STOïCIENS
   ____________
 
 
 
 
 

 Quoique nous n'y prêtions attention qu'à ce
stade de notre travail, le stoïcisme est sans doute
le premier qui vienne à l'esprit parmi les systèmes
philosophiques faisant référence à l'effort.
 La force d'âme du stoïque, son courage, sa
fermeté, sont bien sûr attenantes à l'idée
d'effort. G. Rodis-Lewis (77) note que "mieux que
le grec, où "arêté" désigne une "excellence" en
quelque sorte que ce soit, le latin était fait pour
la vertu stoïque : "virtus", puissance et vigueur".

 En effet, dans l'antiquité, c'est sans doute
la philosophie du Portique qui, à la suite des
cyniques, intégra le mieux la notion d'effort à son
système.
 "Héritiers spirituels des cyniques, dont Zénon
avait suivi l'enseignement, les stoïciens se
seraient inspirés de leur morale de l'effort en
fondant la vertu sur la force de l'âme. Et l'on a
tout lieu de penser que la notion stoïcienne de
tension (tonos) reprend et approfondit la notion
cynique d'effort (ponos)" (78).

 Mais il apparaît que l'effort du stoïque est
avant tout un effort de connaissance.
 Le stoïque, même dans ses actes les plus
héroïques, n'est pas un athlète ou un fakir. C'est
par un effort de connaissance, d'adhésion au vrai
que le stoïque acquiert cette inébranlable force
d'âme qui étonne le monde. C'est que l'effort
consiste pour l'essentiel en cette force avec
laquelle l'âme donne son assentiment
(synkatathésis) à la vérité (représentation vraie)
et lui assure sa constance, sa permanence. De cette
constante soumission du stoïque au vrai, quelles
que soient par ailleurs les souffrances qu'il
puisse endurer, il découlera la conduite pratique
du sage : "La force avec laquelle l'âme adhère à la
vérité assure aussi la rectitude de son action,
dont elle garantit la constance" (79).

 C'est pourquoi, s'il était traditionnel au
stoïque d'énumérer quatre vertus cardinales : la
sagesse (ou phronésis), le courage, la tempérance
et la justice, certains, tel Zénon, subordonnaient
les trois dernières (vertus pratiques) à la
sagesse, qu'il entendait comme savoir. La sagesse
est "la science de ce qu'il faut faire et de ce
qu'il ne faut pas faire", "la science des biens et
des maux" (80).
 "Dès lors, si la vertu est avant tout un
savoir et si ce savoir doit sa constance à la force
de tension, c'est la force avec laquelle l'âme
adhère à la vérité qui assure la rectitude de son
action" (81).
  On sait l'opposition qui a pu être faite
(notamment à la suite de Plutarque, dans le but de
discréditer le stoïcisme en en montrant les
contradictions) entre d'une part l'opinion de
Zénon, que nous venons de voir, qui subordonnait
toute vertu à la sagesse, ou "phronésis" et d'autre
part celle de Cléanthe, qui voyait plutôt dans le
principe de toute vertu une force, un "tonos",
semblable au Feu, au Logos, qui anime et rend
cohérent l'univers. Et nous serions tentés de
découvrir en Cléanthe, plus qu'en Zénon, cette
morale de l'effort qui nous semble inséparable du
stoïcisme.
 Mais cette contradiction n'est qu'apparente,
puisque la phronésis elle-même, c'est à dire la
raison, ne se dissocie pas du "tonos", même chez
Zénon. Lorsque le sage parvient à la science, sa
raison "saisit" avec force la réalité, de même que
l'on peut dire de lui qu'il est lui-même "saisi par
la raison universelle".
 On connaît la fameuse image (rapportée par
Cicéron) par laquelle Zénon illustrait ceci :
 "Montrant sa main ouverte, les doigts étendus,
"telle est la représentation" disait-il, puis ayant
replié légèrement les doigts, "tel est
l'assentiment". Puis, lorsqu'il avait tout à fait
fermé la main et serré le poing, il disait que
c'était la compréhension (...) Enfin,de sa main
gauche qu'il approchait il serrait étroitement et
fortement son poing droit : telle était selon lui,
la science (82), que personne ne possède, sauf le
sage" (83).
 Ainsi, bien au-delà de la simple distinction
entre vérité et erreur, c'est la force de
l'adhésion qui qualifie les degrés de la
connaissance et qui fait le sage - laquelle force,
ou "tonos", est participation au "tonos" qui
constitue l'univers, nous y reviendrons :
 "De même que la solidité d'un corps n'est pas
simple inertie, mais effet dynamique du tonos qui
lui est immanent, de même, (...) la connaissance
vraie doit sa "solidité" à l'action du tonos
immanent à l'âme. (84)

 Aussi est-il aisé de montrer comment, dans le
domaine de la vie pratique, nous retrouvons
constamment la subordination des vertus à l'acte de
connaître.
 C'est toujours et partout en supprimant
d'abord l'opinion fausse que le sage résistera aux
passions, ne donnant son assentiment qu'à la
réalité et prenant garde de ne rien y ajouter de
jugement qu'elle ne contienne pas. Ainsi, ce fameux
dialogue des "Tusculanes":
 "Mon fils est mort. Qu'est-il arrivé? Mon fils
est mort. Rien de plus? Rien. Le vaisseau a sombré
en mer. Qu'est-il arrivé? Le vaisseau a sombré.
Quuelqu'un a été conduit en prison. Qu'est-il
arrivé? Il a été conduit en prison" (85).
 Le stoïcien redresse les opinions par une
argumentation serrée. D'une part, si tel événement
n'est pas un mal pour moi, comment en serais-je
affecté? D'autre part, et surtout, "c'est par
rapport à l'ensemble de la nature qu'il faut
comprendre le bien et le mal" (86).

 Ainsi, l'effort stoïcien est-il un effort de
connaissance qui vise par la dialectique à dénuder
le réel et qui, surtout, réside dans ce ferme
assentiment au réel ainsi mis en évidence, dans le
but de ne pas succomber à la passion.
 L'effort du stoïcien est bien force, mais il
est force d'esprit, grâce à laquelle le sage adhère
à la vérité, quelles que soient les circonstances
et surtout les conséquences d'un tel assentiment.
C'est au nom du vrai que, s'il le faut, le sage
résistera et triomphera du mal et de la douleur, et
non pas par quelque force du corps ou insensibilité
des sens, puisque, pour le stoïque, "le corps n'est
pas, comme dans certains aspects du platonisme, un
adversaire qu'il faut exténuer : l'homme est un, et
le même principe directeur anime les fonctions
vitales et gouverne toutes nos attitudes" (87).
 
 
 
 

   * * *
 
 

 Ainsi n'est-il pas douteux que le stoïcisme
est bien une morale de la force. Mais cela peut-il
s'identifier à l'effort?
 Nous avons voulu reconnaître dans l'effort
tant la notion d'élan que celle de projet, qui font
défaut dans le stoïcisme. La force du stoïcien est
une force d'adhésion, et non un dynamisme
jaillissant. La force d'âme du stoïcien est
constance bien plus qu'élan décisif, qu'élan
libérateur. Elle s'exerce dans la sphère
intellectuelle, elle est attention constante à la
vérité, dont ensuite, par la diffusion de
"l'hegemonikon" à l'organisme, tout découle.
 L'effort du stoïcien est plus "force"
qu'"élan" ou, a fortiori, "décision" (d'autant que
la notion de liberté est problématique dans le
stoïcisme : l'assentiment que donne le sage au vrai
est-il librement souscrit à la représentation, ou
bien y a-t-il un lien de détermination quasi
nécessaire entre représentation et assentiment?)
 En outre, nous notons que, non seulement
l'effort stoïcien est très différent de l'effort
biranien, puisque effort de connaissance avant
tout, mais, de plus, parce qu'il n'est qu'un
fragment du logos cosmique, on peut se demander
s'il pourrait conduire au sentiment du moi - à
l'inverse de cet effort biranien, fondateur du moi.
L'effort est en effet chez le stoïcien apparenté à
la tension, parcelle de cette tension de l'univers,
centrifuge et centripète, qui est lui assure sa
cohésion.
 »
 
 
 
 
 
 
 
 

   EFFORT ET LIBERTE
   _____________________
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 Dans la première section nous avons appréhendé
l'effort comme " synthèse a priori" de la peine à
venir. Faire un effort, avons-nous dit, c'est vivre
réellement le mouvement, l'effectuer déjà, mais
sans qu'il y ait encore de mouvement externe.
L'effort c'est une mobilisation du corps, mais qui
reste encore à l'état de possible, puisque les
circonstances peuvent faire que notre effort ne se
réalise pas - c'est une préparation du corps.
L'actualisation se fera ensuite sans effort - elle
ne sera que déploiement du mouvement que nous
effectuâmes à l'avance, et que nous mîmes, en
quelque sorte, en réseve.
 La question qui demeure, et qui est celle
autour de laquelle s'est constituée notre deuxième
section, est celle du moteur de ce mouvement
interne, puisque, suivant en cela les traces de
Maine de Biran, nous voulons trouver en l'effort
autre chose qu'un effecteur docile, agissant
mécaniquement une fois que la volonté aurait arrêté
sa pensée.
 La volonté indique le but et les moyens. Mais
le mouvement ne suit pas automatiquement. Il reste
à faire l'effort - qui ne va pas de soi, sinon,
disparaîtrait la notion même d'effort.
 Quel est donc le moteur de l'effort, voici la
question à laquelle nous aimerions tenter de
répondre.

 Or force nous est de constater qu'aucune des
philosophies que nous avons précédemment parcourues
ne répond de manière satisfaisante à notre
problématique du dynamisme de l'effort. Les unes
soit l'occultent, soit en nient la réalité.
D'autres, adoptant sur l'effort un point de vue
purement ontologique, en étendent la notion à toute
substance, lui ôtant par là même sa spécificité
humaine, voire animale. D'autres encore
n'envisagent l'effort que d'un point de vue
cosmologique ou théologique : l'effort ne nous
appartiendrait pas, mais serait une part de
l'univers agissant en nous ou une grâce divine.
Sans compter que la plus part de ces philosophies
ne conçoivent d'effort qu'intellectuel, quand bien
même elles nous eussent a priori semblé être le
modèle d'une philosophie de l'effort, telle la
stoïcienne, à laquelle tant d'esprits se sont
attachés, à commencer par Maine de Biran lui-même
en ses débuts.
 Par fidèlité à l'esprit biranien, nous
voudrions pourtant conserver à la notion d'effort
cette étroite union de l'âme au corps, ce mouvement
commun, qui fondent notre aperception du moi.
Aussi,  demandons-nous s'il ne serait pas possible
d'apercevoir dans la philosophie la justification
d'une réelle autonomie de l'effort.
 
 
 
 

   * * *
 

 Mais, quelque autonomie souhaitions-nous
accorder à l'effort, il nous faut garder à l'esprit
que nous sommes nécessités à lui trouver un but,
une finalité externe : "En effet seul le désirable
meut, et c'est pour cela que la pensée meut,
attendu que son principe est le désirable" (88).
 Nous nous souvenons que notre lecture de Maine
de Biran nous a mis en garde contre toute tentative
d'assimiler l'effort et le désir. Heureusement, le
désir auquel songeait Maine de Biran est le désir
de convoitise (l'épithumia) lequel n'est qu'une des
formes du désir tel que l'entend Aristote dans la
phrase précitée.
 A côté du désir de convoitise, - ou plutôt
au-dessus de lui, selon l'ancienne division
tripartite de l'âme qui était celle de Platon et
d'Aristote, avant le "De Anima", prennent place
l'emportement (thymos), et le souhait (boulésis).
On sait que, dans cette psychologie, convoitise,
emportement et souhait forment à eux trois la part
appétitive de l'âme (orektikon) qui se soumet plus
ou moins à la raison : très peu ou même pas du tout
pour ce qui est de la convoitise, imparfaitement
pour l'emportement, et tout à fait pour la boulésis
(89).
 

 Dès lors si nous acceptons pour hypothèse de
travail que seul le désir (appétit) est moteur de
l'action, et si nous choisissons en guise de
méthode d'utiliser cette tripartition de l'âme, à
quel type de désir rattachera-t-on l'effort?
 Ce ne sera certes pas, ainsi que nous l'avons
vu, désir au sens de convoitise.
 Mais l'effort n'est pas non plus le souhait
(boulésis). Qu'est-ce que la boulésis? Elle
s'apparente à notre notion de volonté. La boulésis
"appartient par essence à la partie irrationnelle"
de l'âme (90), et "par participation, à la partie
rationnelle à laquelle elle obéit" (91) : cela
c'est bien ce qui correspondra à notre notion, plus
tardive de volonté, "encore que nulle part chez lui
(Aristote) n'apparaît la notion qu'élaborera plus
tard la philosophie chrétienne d'un désir rationnel
par essence qui sera pour elle la volonté" (92) -
en effet "aussi pétri de raison qu'il puisse être,
le souhait aristotélicien reste, dans son essence
désir, et c'est sa nature de désir qui lui
assignera son rang de principe de l'action humaine"
(93).
 Reste le thymos....
 Mais faire du thymos le principe moteur que
nous recherchons ne serait-ce pas par trop beau et
un peu trop arbitraire? D'autant qu'il apparaît
clairement que la conception grecque du thymos est
notablement éloignée de l'effort.
 Pour Platon, le thymos, qui est l'ardeur du
sentiment, apparaît comme étant d'abord une notion
de socio-psychologie : il n'est de thymos qu'en
société. Car le thymos semble être avant tout un
appétit de gloire.
 "Mais quoi? l'ardeur du sentiment, ne
disons-nous pas que tout entière elle est animée
d'un incessant élan, oui, vers la domination, le
triomphe, la gloire?
 - Ah! je crois bien!
 - Si donc nous l'appelions "amie-du-triomphe",
"amie-des-honneurs", ne serions-nous pas dans la
note?" (94).
 Et pourtant, l'on note dans un texte du Timée
que le thymos est aussi une réserve d'énergie qui
semblerait avoir sa propre dynamique, indépendante
de l'émulation :
 "Ainsi, la partie de l'âme qui a part au
courage et à l'emportement, avide qu'elle est de
dominer, ils l'établirent plus près de la tête,
entre le diaphragme et le cou, afin que, docile à
la raison, elle pût de concert avec elle contenir
par la force l'espèce des appétits - lorsque, du
haut de l'acropole, les ordres de la raison
n'auraient plus moyen d'obtenir d'eux une
obéissance de bon gré consentie" (95).
 Dans ce texte, le thymos n'est plus seulement
cette avidité de reconnaissance par les autres,
mais il est cette force intérieure qui permet à la
raison de dompter le corps, tout particulièrement
en ses régions les plus avides de jouissance ;
incontestablement, une telle conception du thymos
nous rapproche de l'effort.
 Et nous trouvons chez Aristote quelque chose
de très proche. Quoique refusant la rigide
tripartition platonicienne de l'âme, surtout en ses
localisations anatomiques, le stagyrite se fait du
thymos une conception assez identique, celle d'une
faculté qui prête son concours à la raison, tout en
courant le danger de se laisser emporter par sa
propre énergie :
 "Que l'intempérance dans la colère soit moins
déshonorante que l'intempérance des appétits, c'est
cette vérité que nous allons maintenant considérer.
La colère, en effet, semble bien prêter jusqu'à un
certain point l'oreille à la raison, mais elle
entend de travers, à la façon de ces serviteurs
pressés qui sortent en courant avant d'avoir écouté
jusqu'au bout ce qu'on leur dit, et puis se
trompent dans l'exécution de l'ordre..."
(96)
 C'est quelque chose de semblable qui se
retrouve chez les stoïciens. Pour Sénèque, "la
partie irrationnelle de l'âme comprend elle-même
deux parties, l'une hardie, ambitieuse, emportée,
passionnée ; l'autre basse, languissante, livrée
aux plaisirs ; la première effrénée, mais cependant
meilleure, plus brave, plus digne d'un homme (...)
(97). Il apparaît clairement ici aussi que le
thymos est cette réserve d'énergie qui permet à
l'esprit de "mater" le corps.
 Aussi, et voilà qui va nous rapprocher de
notre interrogation sur l'effort, un auteur comme
Voelke (98) remarque qu'on tend parfois à assimiler
la fonction irascible à la volonté (à entendre dans
son sens large), et que "l'idée souvent affirmée
aujourd'hui d'une parenté entre le thymos
platonicien ou posidonien et la volonté, semble
déjà présent à l'esprit de Sénèque" (99). Pourtant,
précise-t-il, la correspondance n'est pas précise
dans les termes grecs ; il y a "une correspondance
imparfaite entre le thymos et la colère, le
courage, la volonté" (100). Eh bien, demandons-nous
si la correspondance ne serait pas meilleure avec
l'effort...
 L'idée grecque de thymos a l'immense avantage
de nous suggérer qu'il peut exister en l'homme une
"force", un "moteur" qui ne soit ni le désir (au
sens de convoitise) ni la volonté (au sens
restreint de "boulésis") ; et c'est bien là ce que
nous cherchons. Alors, le thymos, en tant qu'il est
cette ressource d'énergie qui met le corps en
branle, ne pourrait-il sinon s'identifier ou
s'apparenter à l'effort, du moins en être le
ressort?
 D'autant plus qu'il y a dans le thymos cette
coïncidence entre le corporel et l'idéal
(l'hyperorganique?) qui est le signe de l'effort :
parce qu'il a à voir avec la gloire, le triomphe,
le thymos est rage de vaincre. Il y a dans le
thymos la notion d'obstacle que l'on renverse, qui,
là aussi, rappelle incontestablement l'effort.
 Toutefois, le thymos grec, dans la mesure où
il est le siège de l'emportement, donc de passions,
a une autonomie - au sens de création de ses
propres fins - qui le laisse encore proche du désir
(épithumé) et éloigné de notre acceptation de
l'effort. L'effort, rappelons-le, ne crée ni fins,
ni valeurs.
 Aussi notre thymos idéal devrait-il être, pour
pouvoir prétendre engendrer l'effort, un thymos qui
serait débarassé de la passion et n'aurait gardé
que l'énergie motrice...
 Nous ne pourrions-nous reprendre à notre
compte le thymos grec à condition d'en retenir la
notion de désir de vaincre l'obstacle, mais d'en
ôter  l'aspect de rivalité interhumaine qui en est
pourtant, dans la pensée grecque, une composante
essentielle, à tel titre qu'un auteur comme R.
Girard ne voit dans le thymos que la violence
déchaînée ou suscitée par le désir mimétique
d'appropriation : "Thymos, par exemple, signifie
âme, esprit, colère (cf la colère d'Oedipe). (...).
Tantôt on possède du thymos et on fait preuve d'un
dynamisme irrésistible, tantôt au contraire on en
est privé et on est déprimé, angoissé. Thymos vient
de thyein qui signifie faire de la fumée, sacrifier
et aussi agir avec violence, se déchaîner. Le
thymos va et vient au gré de la violence du thyein"
(101). Pour cet auteur, le thymos, comme cette
autre mot grec qu'est le kudos, généralement
traduit par gloire, mais qu'un auteur comme
Benvéniste traduit par talisman, ne sont le
résultat que de la rivalité entre hommes.
D'ailleurs, "la présence et l'absence alternatives
du thymos définissent ce que la psychiatrie nomme
cyclothymie. Derrière toute cyclothymie il y a
toujours le désir mimétique et la compulsion de
rivalité. La psychiatrie se trompe quand elle voit
dans la cyclothymie (102) un phénomène
essentielleemnt individuel" (103).

 Incontestablement, voilà qui nous éloigne
considérablement de l'effort. Pour reprendre à
notre usage le thymos grec afin d'en faire le
ressort de l'effort, il faudrait donc lui ôter de
sa violence. Ce n'est qu'une fois épuré de cette
rivalité mimétique, que peut-être le thymos
pourrait faire notre affaire, c'est à dire être ce
moteur de l'effort que nous cherchons.
 Mais alors, une question se pose.
 Ayant perdu sa composante mimétique, qui, par
le biais de la rivalité, lui insufflait son
énergie, dépouillé de toute violence, "sanctifié",
d'où le thymos tirera-t-il sa force? En le
purifiant, ne lui ôtons-nous pas ce qui en faisait
sa raison d'être, sa justification? Lui ôter son
venin, c'est risquer de lui ôter la vie.
 La question se pose avec acuité : ce thymos
que nous recréons à notre mesure, qui ne désire
plus ni la gloire, qui n'a plus le goût de vaincre
l'autre, en vertu de quoi agit-il? En ferons-nous,
alors, rien d'autre qu'un principe vital abstrait?
Qu'une force brute? Auquel cas nous en serions
renvoyé à une philosophie vitaliste - dont se
défiait Maine de Biran. Et l'on sait d'ailleurs
qu'Aristote avait soigneusement distingué, au sein
de l'âme irrationnelle, la partie purement
végétative, qui est cet obscur instinct vital, de
la partie désirante, à laquelle se rattache notre
thymos. Non, le thymos, même adouci, même
"angélique", ne peut en aucun cas être sans
motivation.
 
 
 

   * * *
 
 

 Résumons-nous.
 Dans le but de trouver à l'effort un moteur
qui lui soit propre (afin de n'en pas faire le
simple effecteur mécanique de la finalité que s'est
proposée la volonté, sous peine d'en revenir à une
simple théorie idéo-motrice de l'action) nous nous
sommes demandés si parmi les facultés de l'âme,
nous ne pourrions pas l'apparenter au thymos grec.
 Mais en ce cas, il nous est apparu évident
qu'il fallait purifier ce dernier de la rivalité
mimétique et du désir de gloire, qui rabaisseraient
l'effort au rang de passion.
 Toutefois, si nous ne voulons pas renvoyer le
thymos, ou, plus généralement, ce principe
dynamique de l'effort, à un vague principe
vitaliste, force nous est de lui trouver une
finalité. Et, nous l'avons maintes fois souligné,
sous peine de l'assimiler au désir de convoitise,
il est évident que cette finalité ne peut être une
jouissance. Elle ne peut être non plus le désir du
bien, qui est réservé à la boulésis, autrement dit
à la volonté.

 Eh bien, l'on peut se demander s'il n'est pas
un désir qui pourrait servir de moteur à l'effort,
sans toutefois risquer, ni de le ramener à la
convoitise, ni de l'identifier à la volonté, ce
désir autour duquel s'organiserait tout effort,
étant le désir de liberté.
 La liberté, voilà ce qui mobiliserait notre
énergie dans le moment de l'effort.
 Car faire un effort, c'est réaliser la tâche
que nous nous sommes proposés, réaliser ce à quoi
nous contraignait la volonté pour redevenir libres
de nous consacrer à autre chose.
 L'effort est réalisation, accomplissement : il
relègue dans le passé ce qui était notre projet,
donc notre futur immédiat, donc cela qui nous
nécessitait. Faire un effort c'est "d'un coup de
collier" se libérer de cela qui occupait et
occultait notre futur - comme un animal se tire des
rets d'un piège où il était tombé. L'effort nous
libère en relèguant le futur immédiat dans le
passé, donc en le néantisant d'une certaine manière
: il nous réouvre le champ des possibles. Après
l'effort, après qu'a été effectué ce à quoi nous
nous sentions contraints (ce à quoi nous
contraignait la volonté), tout est à nouveau
possible : "Fais ton travail, et puis après tu
feras ce qui te plait" dit l'éducateur à l'élève.
Après l'effort, l'infini des possibles s'offre à
nouveau à nous : nous devenons "semblables à des
dieux", du moins à des démiurges : nous redevenons
libres de nous créer.
 L'effort nous fait passer d'un futur
contraignant au monde des futurs contingents.
 Bien sûr, cela ne durera pas longtemps,
puisqu'à nouveau notre volonté aura tôt fait de
placer dans le champ de notre conscience cela ou
ceci qu'il nous faudra réaliser, qui constituera
pour nous un "devoir", c'est à dire une hypothèque
prise sur notre futur, donc sur notre liberté
d'action, tant qu'un nouvel effort ne nous en aura
pas libéré.

 Aussi l'effort apparaît-il comme désir
redoublé, puisqu'il est désir de se libérer de cet
autre désir qui nous impose d'agir, que ce soit par
soumission à la volonté ou à la convoitise - car
l'effort ne nous libère pas que du devoir, mais
aussi de la convoitise : faire un effort pour
grimper au cerisier fin d'en cueillir quelques
fruits, c'est aussi se libérer d'un futur
contraignant. L'effort est désir de se libérer de
son désir en le réalisant (il est donc aussi désir
nié, puisque faire un effort, c'est désirer faire
cesser ce désir qui nous poussait à agir).
 En ce cas, le thymos, purifié de sa composante
"mimétique", pourrait bien être ce moteur de
l'effort que nous cherchons, en tant qu'enraciné
dans un puissant désir de liberté, désir retrouvé
aussi chez l'animal, ce qui expliquerait que
l'effort soit un terme qui puisse se dire de
l'animal.
 
 
 
 
 
 

    * * *
 
 

 Dans cette perspective, l'effort apparaît
comme étant le garant de notre liberté, ce que nous
avions entrevu en commençant ce travail, où nous
disions de l'effort qu'il consolidait ces deux
portiques de l'âme que sont liberté et volonté.
 Car, au moment même où, à la suite d'Aristote,
nous posons qu'il n'existe pas de mouvement - du
corps ou de l'esprit - sans désir, ce qui nous
mênait à nier la liberté en nous, nous rétablissons
cette liberté grâce à l'effort, en posant que
l'effort est désir de liberté.
 L'effort est finalement liberté agissante.
 

 L'effort est ce désir d'achever, en les
accomplissant, ces tâches finies à quoi nous sommes
contraints pour accéder à tous les autres possibles
de notre existence.
 L'effort consiste à concentrer pour un temps
donné l'activité du corps sur du fini, afin de s'en
libérer et pouvoir ainsi accéder à l'illimité
auquel nous aspirons, ce qui n'est bien entendu
qu'une illusion, puisque la tâche est sans fin, à
la fois parce que nous appartenons à un monde qui
nous oblige à effectuer chaque jour un minimum de
tâches imposées (se nourrir, se vêtir...etc), et
parce que toute tentative d'approche de l'infini de
notre part ne se peut faire que par le moyen de la
matière, donc de la finitude, que ce soit oeuvre
d'art, conquêtes de toutes sortes (militaires,
commerciales, amoureuses) ou inventions. Et qu'il
nous soit alors permis de nous demander si nous ne
retrouvons pas ainsi le thymos grec, ce désir de
gloire et de triomphe, que nous avions pourtant cru
devoir purifier? Car le triomphe, et a fortiori la
gloire, n'est-ce pas être libéré de sa condition
humaine l'espace d'un jour ou seulement de quelques
secondes, n'est-ce pas accéder au rang, sinon de
Dieu, du moins de héros, ces demi-dieux? Ainsi du
moins le comprenaient les grecs qui firent des
héros de leurs hommes valeureux. Le triomphe, que
ce fût jadis celui de César entrant en armes dans
Rome ou que ce soit, de nos jours, celui du pilote
automobile vainqueur d'un grand prix, c'est être,
tout le temps que dure le triomphe, celui que tout
le monde envie et qui n'a plus rien à envier à
aucun homme, c'est être désiré et ne plus rien
avoir à désirer. N'est-ce pas là la condition du
dieu? Alors que nous croyions avoir dû ôter
définitivement au thymos sa composante
triomphatrice, nous découvrons que, comme dans un
calcul mathématique, ce n'était qu'une retenue, que
nous lui rendons après qu'a été effectuée
l'opération. Le thymos, dans son sens homérique, en
tant que désir de triomphe, ne serait qu'un cas
particulier de l'effort qui est, d'une manière plus
générale, désir de libération de notre finitude
humaine; ou, peut-être plus exactement, dirons-nous
que l'effort et le thymos grec s'alimentent à la
même source, vivent de la même énergie, qui est la
soif de liberté.

 L'effort est notre liberté qui, quoique
consentante aux entraves que lui assigne notre
condition finie, ne vise qu'à s'en dégager. Il est
notre aspiration à l'infini qui, nécessairement
engluée ou incarnée dans le fini, nous pousse à
nous libérer de ce fini en l'accomplissant - mais,
puisque jamais nous ne parviendrons à surmonter
notre finitude qui nous constitue, notre effort est
donc effort de toute une vie.
 C'est pourquoi nous pouvons dire avec
Kierkegaard que "l'existence même, le fait
d'exister, est effort, et elle est également
pathétique et comique : pathétique, parce que
l'effort est infini, c'est à dire dirigé vers
l'infini et donnant à l'infini, ce qui est du
suprême pathétique ; comique parce que cet effort
est contradiction" (104).
 Et encore : "Si le penseur existant subjectif
pratique sans cesse l'effort, cela ne signifie
cependant pas qu'il a un but fini vers lequel il
tend et où, quand il y sera parvenu, il aura
terminé ; non, il pratique l'effort dans l'infini,
il est sans cesse en devenir" (105).

 Et peut-être rejoindrions-nous Spinoza pour
qui l'effort est lui aussi chemin vers la liberté,
en se rappelant toutefois qu'il accorde à la
liberté, qui s'obtient chez l'homme par la
connaissance du troisième genre, une signification
si particulière qui en fait une nécessité - certes
une nécessité comprise ("Est dite libre la chose
qui existe d'après la seule nécessité de sa nature
et est déterminée par soi seule à agir" (106).
 Plus ironiquement, peut-être fera-t-on
remarquer qu'également nous rencontrons la pensée
de Jean-Jacques Rousseau, pour qui "si l'on y
regardait bien, c'est pour parvenir au repos que
chacun travaille" (107), le philosophe ajoutant
"c'est encore la paresse qui nous rend laborieux",
puisque "ne rien faire est la première et la plus
forte passion de l'homme après celle de se
conserver". En fait, nous ne rejoignons
Jean-Jacques qu'à la condition expresse
d'identifier la liberté avec "ne rien faire" ; or
nous savons depuis Pascal que l'homme est justement
cet être incapable de ne rien faire ; incapable de
soutenir bien longtemps le soliloque, il fuit dans
le divertissement, "tout le malheur des hommes
vient d'une seule chose, qui est de ne pas savoir
rester en repos, dans une chambre" (108).

»
 
 
 
 
 

           CONCLUSION.
 
 
 

 Ainsi que nous l'avions annoncé en
introduction, Maine de Biran fut notre guide dans
notre réflexion sur l'effort ; c'est à dire que
toujours nous avons pris soin de demeurer rattachés
à quelques-unes de ses idées fondamentales - même
lorsque notre propre expérience tendait à nous en
éloigner - afin d'être assurés de conserver à la
notion d'effort son autonomie.

 Dans la première partie, nous nous sommes
interrogés sur ce qu'était l'effort, et, pour ce
faire, nous avons tenté d'effectuer un recensement
des diverses sortes d'efforts qui s'offrent à notre
expérience, utilisant donc une méthode empirique,
que nous avons voulu qualifier de baconienne. Nous
avons ainsi découvert que l'effort avait des formes
ou des modes extrêmement variés, en rendant
délicate une définition a priori. Toutefois, malgré
ses nombreuses formes, il nous a paru que nous
pouvions rester fidèles à l'idée biranienne qui
veut que l'effort implique nécessairement le corps.
Et, effectivement, nous avons vu que même lors
d'efforts qui, de prime abord, paraissaient devoir
être purement intellectuels, le corps avait sa
participation. La réflexion bergsonienne sur
l'effort intellectuel ne nous a pas éloigné de ce
point.
 Mais, en revanche, nous avons pu craindre que,
par certains de ses aspects, la conception
biranienne de l'effort risquât de lui ôter de son
sens commun, en tendant à le réduire par trop à
l'acte moteur, considéré dans son instantanéité.
 Toutefois, une lecture attentive du philosophe
nous a suggéré qu'il était possible d'étendre sa
notion d'effort à des actions prolongées dans le
temps, voire, à la limite, à l'existence tout
entière. L'effort nous est ainsi apparu comme
pouvant être une catégorie du futur.

 Dans notre deuxième partie, nous nous sommes
donnés pour tâche de découvrir quel était le moteur
de l'effort. Au fond, il s'agissait de tenter de
nous expliquer à quoi pouvait correspondre cette
mystérieuse "force hyperorganique" dont Maine de
Biran a fait une composante essentielle de
l'effort.
 Nous avons donc recherché dans l'enseignement
de différents philosophes qui ont traité de
l'effort. Mais il nous a semblé qu'aucun n'avait
apporté de réponse à ce point précis qui soit
compatible avec la problématique biranienne.
 Les uns se faisaient les partisans d'une
théorie "idéo-motrice" de l'action, celle-ci
suivant automatiquement la pensée, et, dès lors,
supprimaient à l'effort tout ce qui en fait sa
spécificité, d'autres dissolvaient semble-t-il
l'effort dans une ontologie, d'autres encore ne
reconnaissaient à l'homme que la participation à
une force les dépassant.
 Aussi, puisqu'il fallait distinguer l'effort
de la volonté et du désir, nous sommes-nous référés
à l'ancienne psychologie grecque et à sa division
tripartite de l'âme, nous interrogeant pour finir
sur les rapports qu'il pouvait exister entre
l'effort et la notion antique de thymos. Certes, il
n'était pas possible de les identifier, mais il a
paru que l'un et l'autre s'enracinaient peut-être
dans un même terreau.
 

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BIBLIOGRAPHIE
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 Pour la rédaction de ce mémoire, nous avons
consulté les ouvrages suivants.

 I - Oeuvres de Maine de Biran.

- Maine de Biran, Oeuvres, treize volumes, publiées
à la librairie philosophique Vrin avec le concours
du centre national de la recherche scientifique,
dont la parution est en cours d'achèvement.
- Maine de Biran, Influence de l'habitude sur la
faculté de penser, P.U.F., 1954.
- Maine de Biran, Mémoire sur la décomposition de
la pensée, Alcan, 1924.
- Maine de Biran, Journal, Editions de la
Baconnière, 1955.
 

 II - Oeuvres sur Maine de Biran.
 

- Halda B., La pensée de Maine de Biran, Bordas,
1970.
- Gouhier H., Maine de Biran par lui-même, Seuil,
1970.
- Le Roy G., L'expérience de l'effort et de la
grâce chez Maine de Biran, Boivin, 1937.
- Vancourt R., La théorie de la connaissance chez
Maine de Biran, Aubier, 1944.
 
 
 
 
 
 

 III - Oeuvres diverses.
 

- Alquié F., Malebranche, Seghers, 1977.
- Arendt H., La vie de l'esprit, Le vouloir,
P.U.F., 1983.
- Aristote, De l'âme, Trad. Tricot, Vrin, 1982.
- Aristote, Ethique à Nicomaque, Trad. Tricot,
Vrin, 1979.
- Boutroux E., Exposition du système de Leibnitz,
in Monadologie, Delagrave, 1978.
- Bréhier E., Histoire de la philosophie, P.U.F.,
1981.
- Descartes R., Oeuvres, Pléïade, 1953.
- Fraisse J.-C., Saint Augustin, P.U.F., 1968.
- Gauthier René-A., La Morale d'Aristote, P.U.F.,
1963.
- Gilson E., La Philosophie au moyen âge, Payot,
1944.
- Girard R., La violence et le sacré, Grasset,
1972.
- Guardini R., Initiation à la prière, Livre de
Vie, 1951.
- Hadot P., Plotin ou la simplicité du regard,
Etudes Augustiniennes, 1973.
- Hobbes, Léviathan, trad. Tricaud, Sirey, 1971.
- Kant Emmanuel, Critique Raison Pratique, Trad.
Picavet, P.U.F.
- Kierkegaard S., Oeuvres, Ed. de l'Orante, 1977.
- Lalande A., Vocabulaire technique et critique de
la philosophie, P.U.F.
- Leibniz W., Monadologie, Delagrave 1978.
- Malebranche, Méditations chrétiennes, Ed.
Montaigne, 1928.
- Pascal B. Pensées, Pléïade, 1954.
- Platon, République, Pléïade, 1950.
- Plinval G. de, La pensée de saint Augustin,
Bordas, 1954.
- Rodis-Levis G., La Morale Stoïcienne, P.U.F.,
1970.
- Rousseau J.J., Discours sur l'origine des
langues, éd. Ducros, 1968.
- Russel B., La philosophie de Leibniz, Gordon and
Breach, 1970.
- Saint Augustin, Confessions, Trad. Trabucco J.,
Garnier, 1937.
- Spinoza, Oeuvres, Pléïade, 1954.
- Thomas d'Aquin, Somme Théologique, Editions du
Cerf, 1955.
- Verneaux R., Philosophie de l'homme, Cours de
philosophie thomiste, Beauchesne, 1956.
- Voelke A.-J., L'idéee de volonté dans le
stoïcisme, P.U.F., 1973.
- Wahl J., Etudes Kierkegaardiennes, Vrin, 1974.

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