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INTRODUCTION
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Il est permis de s'interroger sur le
bien-fondé d'un mémoire de philosophie
qui prend
l'effort pour objet. L'effort ne serait-il pas
avant tout un phénomène physiologique qui
doit
s'étudier en laboratoire? Et s'il est juste que
le
philosophe y réfléchisse, l'effort ressort-il
à la
psychologie? A la morale? Voire à l'ontologie?
Non pas que l'effort serait un terme incongru
dans la langue philosophique. Il a été
employé par
suffisamment d'auteurs, et parmi les plus grands,
ainsi que nous le verrons.
Mais l'usage d'un terme par les philosophes ne
suffit certes pas à le consacrer comme objet
d'interrogation philososophique. Que les anciens
aient souvent pris le goût et ses perversions comme
exemples sur lesquels appuyer leurs théories de
la
connaissance, n'implique pas que le goût en tant
que tel soit digne d'une investigation
philosophique.
D'autant que nous savons combien grand est
l'écart entre le philosophe de l'antiquité
et le
philosophe moderne. Tous deux certes sont "amis de
la sagesse", mais les premiers étaient autant
"savants" que "philosophes". Au philosophe du
vingtième siècle il est contesté
qu'il quitte le
domaine spéculatif. Tout ce qui peut donner lieu
à
expérimentation, à observation, à
mesure, lui est
ôté, et attribué à la science.
Ainsi, l'effort en tant que tel pourrait
apparaître comme un phénomène humain
étranger au
champ philososophique. La volonté, la liberté,
voilà qui trouve sa place dans la réflexion
du
philosophe. Mais l'effort? N'est-il pas comme le
sous-produit de ces facultés?
* * *
C'est sans aucun doute à Maine de Biran que
doit revenir le mérite d'avoir, le premier, insisté
sur la valeur de l'effort en tant que soubassement
de notre personne, de notre "moi".
"Il y a bien longtemps que je m'occupe
d'études sur l'homme, ou plutôt de ma propre
étude
; et à la fin d'une vie déjà avancée,
je pourrais
dire avec vérité qu'aucun homme ne s'est
vu ou ne
s'est regardé passer comme moi, alors même
que j'ai
eu le plus de ces affaires qui entraînent
ordinairement les hommes hors d'eux-mêmes. Dès
l'enfance, je me souviens très bien que je
me'étonnais de me sentir exister et j'étais
porté,
comme par instinct, à me regarder en dedans pour
savoir comment je pourrais vivre et être moi" (1).
La quête de son identité fut le moteur
de la
philosophie biranienne. Cela transparaît à
chacune
des pages de son journal, qui fut cependant bien
plus qu'un simple carnet de mémoires, puisque
contenant, épars, la substance de beaucoup de
ses
écrits philosophiques.
On y découvre un être émotif,
hypersensible -
parfois peut-être à la limite de l'hypochondrie
-
qu'un rien impressionne, désarçonne : événements,
réflexions, jusqu'aux variations climatiques.
C'est pour échapper à cette hyperémotivité
que
s'est faite la méditation biranienne sur la volonté
et l'effort, Maine de Biran essayant de cerner une
part de lui-même qui fût à l'abri
des multiples et
incessantes influences du monde extérieur (et
de
son propre organisme) pour s'y installer plus
solidement.
"Je suis humilié de la mobilité singulière
de
toutes mes idées, de mes dispositions, de mes
goûts, de mes points de vue, du peu de tenue et
de
profondeur que les idées et les sentiments ont
en
moi... Je suis le jouet de tous les accidents
extérieurs à qui je laisse la puissance
de me
modifier sans que j'agisse pour me modifier
moi-même. Le puis-je tout seul?" (2)
La philosophie de Maine de Biran se construit
en direction d'un but : ateindre à une certaine
quiétude, échapper à cette permanente
fluence, à
cette incessante variabilité de son humeur, à
cette
dépendance des événements qui le
font tant souffrir
; bref ne plus être passif. Or, en opposition à
ce
malaise qu'entraîne la soumission du soi au flux
des émotions, des sensations, Maine de Biran
découvre dans son expérience intérieure
le
bien-être qui résulte d'une volonté
forte, d'une
domination de soi.
Ainsi l'oeuvre de Maine de Biran a-t-elle un
point de départ avant tout pratique : que faire
pour bien vivre? C'est à dire, le concernant plus
particulièrement, que faire pour n'être
plus le
sujet d'états d'âme aussi changeants,
contradictoires?
En s'interrogeant sur les conditions de son
propre bonheur, Maine de Biran va être amené
à
méditer sur ce dualisme de la nature humaine qui
oppose une sensibilité sans cesse changeante à
une
volonté qui fait notre unité. La découverte
de
l'effort sera ce fait primitif sur lequel
s'appuiera Biran pour installer sa doctrine du moi.
Aussi, "il serait bien à désirer qu'un
homme
accoutumé à s'observer analysât la
volonté, comme
Condillac a analysé l'entendement" (3).
Pour mener à bien sa tâche, Maine
de Biran
partira donc de l'héritage qui lui fut légué
par
Condillac et les philosophies du XVIIIe siècle
- à
tel titre qu'il sera compté parmi les "Idéologues"
de l'Empire.
Mais "c'est surtout une méthode que Maine
de
Biran emprunte aux philosophes du XVIIIe siècle"
(4). Il leur empruntera la méthode empiriste :
n'interroger que l'expérience et rejeter toute
spéculation sur la nature profonde des choses.
Il empruntera au Condillac du "Traité des
sensations" qui, rejetant les grands systèmes
des
siècles précédents, "ces prétendus
systèmes
construits synthétiquement sur de prétendus
principes" (5), veut se débarasser de toute
métaphysique inutile, ne se soucier que des données
de l'observation.
Pourtant, Maine de Biran s'écartera bientôt
de
la doctrine sensualiste de Condillac. Son
insistance sur la notion de l'effort s'oppose
radicalement à la conception de Condillac qui
explique les facultés de l'âme par le simple
fait
des données sensibles (6). Rien de tel chez Maine
de Biran, qui fera du sentiment de l'effort
l'origine du moi.
De plus, alors que ces philosophes, et un
Condillac notamment, ne tenaient compte que de
l'observation objective, c'est à dire de
l'expérience extérieure, fournie par les
sens,
Maine de Biran veut élargir cette observation
à la
réalité interne sentie au plus profond
de notre
conscience. Et l'on souligne ici l'héritage de
Rousseau.
* * *
Aussi, comprendra-t-on que, tout au long de ce
mémoire, nous fassions souvent référence
à la
pensée de Maine de Biran. Mais il ne s'agit pas
d'un mémoire sur Maine de Biran. Nous n'avons
pas
cette prétention.
Nous nous contenterons de le prendre pour
guide, nous amarrant à deux idées maîtresses
de la
pensée de Maine de Biran sur l'effort, à
savoir,
d'une part, l'indéfectible enracinement de l'effort
dans le corps, d'autre part la différence
fondamentale qui sépare l'effort du désir.
Autour de ces deux propositions nous bâtirons
notre Mémoire.
L'une servira de support à la première
section, qui s'interrogera plus particulièrement
sur le sentiment de l'effort - sur sa
phénoménologie, serions-nous tenté
d'écrire.
C'est autour de la radicale distinction entre
effort et désir que s'articulera notre seconde
section, essayant de découvrir quel est le moteur
de l'effort, s'il n'est ni volonté, ni, a fortiori,
désir.
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